La Maupin Sources: Madrid in Fradin

Sources

Chapter IX. En Espagne(1)

MADEMOISELLE Maupin, après avoir quitté de cette façon la Belgique, k a erra quelque temps à l’aventure, cherchant ou donner satisfaction à son besoin d’imprévu et de romanesque. Son hésitation fut de courte durée: l’attrait de la vie espagnole la séduisit. Elle avait oui raconter des merveilles de la Péninsule Ibérique; les évènements soudains, les aventures tentantes, le charme des bonheurs fortuits, tout dans ce pays lui paraissait enchanteur.

Les hasards d’un pareil voyage ne l’effrayèrent pas, et elle traversa la France en rêvant aux sérénades des hidalgos dont elle allait faire la conquête.

Elle arriva ainsi à lrun, première ville d’Espagne lorsqu’on sort de France: les rues inégales, les hôtelleries inconfortables commencèrent à la désenchanter. Les repas accommodés d’ail, de safran et de toutes sortes d’épices, ne la ravirent que médiocrement; à l’auberge dont elle avait fait choix on entrait, suivant l’usage du pays, par l’écurie. Mais les voyages étaient déjà très familiers à Mademoiselle Maupin et son étonnement durait peu ; elle espéra qu’en gagnant Saint-Sébastien elle y trouverait plus de confortable et meilleure chère. Elle s’engagea donc dans les chemins rudes et les sentiers étroits qui conduisent à cette ville, bravant les précipices que côtoyait sa litière conduite par des mules, et, après avoir traversé le double mur d’enceinte, elle arriva en effet dans une ville aux voies larges et longues, pavées de grandes pierres blanches, aux maisons belles et propres. A l’hôtellerie, elle soupa confortablement et se reposa, raccommodée avec les mœurs espagnoles. Son but était d’atteindre Madrid, capitale rêvée par son esprit aventureux, où elle croyait trouver une nouvelle vie de fortune et de plaisirs; mais, avant d’arriver en vue de ce séjour enchanteur, elle connut l’existence misérable des voyageurs qui se hasardaient alors dans les Castilles.

Elle connut l’hotineur spécial des Espagnols, qui leur faisait assassiner ceux dont ils avaient reçu affront, et même ceux qu’ils avaient eux-même offensés, afin de prévenir les conséquences, « sachant que s’ils ne tuent, ils seront tués » (2).

Les églises dontiaient alors un asile inviolable aux criminels et ceux-ci accomplissaient généralement leurs forfaits près d’un sanctuaire; ils n’avaient ainsi que très peu de chemin à faire pour aller embrasser l’autel.

On doit penser que ces mœurs étaient loin de plaire à Mademoiselle Maupin qui, courageuse à l’exces, n’admettait pas le lâche assassinat.

Elle connut aussi la rapacité des hôteliers par ses séjours forcés dans les hôtelleries, toutes d’ailleurs à peu près semblables :

« Lorsqu’on y arrive fort las et fort fatigué, rôti par les ardeurs du soleil ou gelé par les neiges, l’on ne trouve ni pot au feu, ni plats lavés; l’on entre dans l’écurie et de là l’on monte en haut. Cette écurie est d’ordinaire pleine de mulets et de muletiers qui se font des lits des bâts de leurs mulets pendant la nuit et le jour ils leur servent de table. Ils mangent de bonne amitié avec leurs mulets et fraternisent beaucoup ensemble.

« L’escalier par où l’on monte est fort étroit et ressemble à une méchante échelle. La Senora de la Casa vous reçoit en robe détroussée et en manches abattues; elle a le temps de prendre ses habits du dimanche pendant que l’on descend de la litière, et elle n’y manque jamais, car elles sont toutes pauvres et glorieuses.

« L’on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez blanches, couvertes de mille tableaux de dévotion fort mal faits; les lits sont sans rideaux, les couvertures de coton à houppes passablement propres, et les serviettes, comme de petits mouchoirs de poche; encore faut-il être dans une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n’y en a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n’y a qu’une tasse dans toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, ce qui arrive toujours s’ils le veulent (car on les sert avec plus de respect que ceux qu’ils conduisent), il faut attendre patiemment qu’elle ne leur soit plus nécessaire, ou boire dans une cruche. Il est impossible de se chauffer au feu des cuisines sans étouffer; elles n’ont point de cheminée. Il en est de même de toutes les maisons que l’on trouve sur la route. On fait un trou en haut du plancher et la fumée sort par là. Le feu est au milieu de la cuisine. L’on met ce que l’on veut faire rotir sur des tuiles par terre, et, quand cela est bien grillé d’un côté, on le tourne de l’autre. Lorsque c’est de la grosse viande, on l’attache au bout d’une corde suspendue sur le feu et puis on la fait tourner avec la main, de sorte que la fumée la rend si noire qu’on a peine seulement de la regarder. Je ne crois pas qu’on puisse mieux représenter l’enfer, qu’en représentant ces sortes de cuisines et les gens qu’on trouve dedans ; car, sans compter cette fumée horrible, qui aveugle et suffoque, ils sont une douzaine d’hommes et autant de femmes; plus noirs que des diables, puants et sales comme des cochons et vêtus comme des gueux. Il y a toujours quelqu’un qui râcle impunément une méchante guitare, et qui chante comme un chat enroué. Les femmes sont tout échevelées: on les prendrait pour des Bacchantes; elles ont des colliers de verre, dont les grains sont aussi gros que des noix; ils font cinq ou six tours à leur col et servent à cacher la plus vilaine peau du monde.

« Ils sont plus voleurs que des chouettes, et ils ne s’empressent à vous servir que pour vous prendre quelque chose, quoi que ce soit, ne fût-ce qu’une épingle; elle est prise de bonne guerre quand on la prend à un Français.

« Avant toutes choses, la maitresse de la maison nous amène ses petits enfants, qui sont nu-tête au cœur de l’hiver, n’eussent-ils qu’un jour. Elle leur fait toucher vos habits, et leur en frotte les yeux, les joues, la gorge et les mains. Il semble que l’on soit devenu relique et que l’on guérit tous les maux. Ces cérémonies achevées, l’on vous demande si vous voulez manger, et füt-il minuit, il faut envoyer à la boucherie, au marché, au cabaret, chez le boulanger, enfin de tous les côtés de la ville pour assembler de quoi faire un très méchant repas. »

La Maupin parcourut ainsi d’étape en étape la route qui conduit à Madrid, abandonnant bientôt la douce litière fort onéreuse, pour chevaucher par les chemins, revêtue du costume masculin. La précaution était bonne, car l’Espagne était infestée de voleurs appelés bandoleros, régulièrement organisés en quadrilles ou escouades, commandés par des chefs déterminés. Des espadrilles de cordes aux pieds, une large cape de serge blanche sur les épaules, un pain et une gourde d’eau suspendus à la ceinture formaient leur équipement; armés d’une arquebuse, ils attendaient les voyageurs, avertis par les grelots des mules attelées à la litière.

La perspective d’une attaque n’était pas pour effrayer la Maupin; son épée au côté, de bons pistolets dans ses fontes, elle ne redoutait pas l’embuscade, et si elle fut l’objet d’un guet-apens, elle s’en tira du moins avec honneur, car elle arriva saine et sauve à Madrid.

Elle s’enquit d’un hôtel, reprit le costume de son sexe et commença par chercher le moyen de se faire valoir comme artiste.

Il était temps. Le voyage, les dépenses considérables dans les auberges avaient complètement vidé sa bourse; il fallait mettre à profit les quelques « réales » qui restaient. Malheureusement, ses prévisions furent cruellement trompées; là où elle croyait trouver le succès, elle rencontra la misère.

Le théâtre espagnol lui demeura inancessible; son renom même d’ex-chanteuse à l’Opéra de Paris ne réussit pas à lui faire ouvrir les portes. Les spectacles chantés étaient moins goûtés que les courses de taureaux ou les exhibitions de la Sainte Inquisition. La Comédie elle aussi, que Lope de Vega et plus tard Calderon avaient relevée, retombait à cette époque à son insipidité première.

Multipliant démarches sur démarches, Mademoiselle Maupin se lassa de ses vaines sollicitations. Acculée par les dettes, par les insinuations menaçantes de son hôte, un beau jour elle s’enfuit et erra dans Madrid. Ignorant la cachucha, le bolero et le fandango, elle ne put s’embaucher dans les troupes nomades de danseurs. Repre dre le chemin de Paris, il n’y fallait pas compter avant d’avoir quelques ressources, et comment se procurer l’argent nécessaire pour regagner son pays qu’elle regrettait amèrement ?

Enfin, la Maupin sentit sa bonne fortune revenir lorsque, à bout de courage, elle parvint à entrer chez la Comtesse Marino en qualité de femme de chambre. Cette extrémité fâcheuse couta beaucoup à notre héroïne: le rôle de servante ne concordait pas avec son tempérament; cependant il fallait vivre et surtout gagner de quoi se libérer.

La Comtesse, dont le mari était alors Ministre auprès de Sa Majesté Catholique, avait un caractère excessivement difficile et capricieux. On conçoit aisément que le désaccord ne tarda pas à exister entre la Comtesse Marino et sa femme de chambre: les exigences de la première irritaient fort la soubrette, qui bien souvent grillait d’envie de dire son fait à sa maitresse, avec sa brusquerie habituelle. Elle eut pourtant la patience d’attendre le moment propice pour se venger et en même temps résigner ses pénibles fonctions.

Quand elle eut mis quelque argent de côté, la perspective de son prochain départ la rendit de meilleure humeur, sans pour cela lui faire oublier l’animosité qu’elle nourrissait à l’égard de la Comtesse; seulement au lieu d’un moyen brutal, elle préféra une plaisante mystification qui atteindrait autant la noble dame.

Son imagination féconde et ingénieuse lui vint en aide: une de ces espiègleries qui frappent sûrement par le ridicule qu’elles jettent sur leur victime en provoquant le rire en faveur de leur auteur, germa dans la tête mutine de la Maupin.

Donc, un jour qu’elle avait à coiffer la Comtesse pour un bal à la Cour, elle eut soin de se munir d’une demi-douzaine de petits radis roses ornés de leurs fanes, dérobés à l’office; elle les traversa de grandes épingles, et, tout en coiffant sa maitresse, les lui planta, à son insu, derrière la natte du chignon; sur le devant, deux superbes touffes de marabout cachaient la supercherie.

Mme de Marino s’extasia devant sa coiffure, et, malgré son peu d’habitude de complimenter les gens, elle s’écriait, ravie, en se mirant dans la glace :

— Ah! ma chère petite, vous avez ce soir parfaitement réussi; vraiment, vous vous êtes surpassée.

— Senora, répondit Mademoiselle Maupin, c’est au bal seulement que vous jugerez de l’effet produit certainement par l’arrangement de votre coiffure.

Sur ces paroles, la Comtesse partit radieuse pour la fête; seule, car son mari le Ministre s’était fait excuser de ne pouvoir l’accompagner. Elle monta dans son carrosse attelé de six mules que le postillon stimulait en claquant du fouet.

Arrivée devant l’Hôtel Royal, Mac de Marino traversa fièrement la double rangée de hallebardiers et pénétra dans les splendides salons tendus de tapisseries relevées d’or. Dans la grande galerie, elle se mêla aux groupes qui devisaient, fière d’arborer sa coiffure parmi les chevelures arrangées à la Melène (les cheveux tout épars sur le cou et noués par le bout d’une nonpareille).

On la regarda d’abord avec étonnement; puis, au bout d’un quart d’heure, on faisait queue pour la voir; et la Comtesse, fière, se pavanait, faisait la roue, prenait les regards ironiques pour de l’admiration. Les hommes à leur tour vinrent faire chorus, quelques-uns, narquois, se risquèrent jusqu’à des félicitations.

— Mon Dieu, senora, lui dit un railleur, vous avez là une coiffure printanière, jardinière, je me permettrai même de dire maraichère! La Comtesse, heureuse de ce qu’elle prenait pour des compliments, se pâmait à entendre l’éloge attiré par ses superbes marabouts et minaudait. devant ces guapo (3).

Eux-mêmes étaient ridicules, avec leur veste si courte qu’elle ne passait pas la poche; leur pourpoint à longues basques de velours noir ciselé, aux manches pendantes, larges de quatre doigts, en satin blanc brodé de jais et raidis par la «golille ». de carton, couverte d’un petit quintin qui leur tenait le col si droit qu’ils ne pouvaient ni l se baisser, ni tourner la tête. Tous ces beaux parleurs s’égayaient de la méprise.

Enfin, un des amis du Ministre prit la pauvre dame en pitié, et la prévint que ce qu’elle acceptait comme des louanges n’était que du persiflage et que surement sa femme de chambre avait voulu lui jouer un vilain tour.

La Comtesse, cette fois, crut que l’on se moquait; mais elle fut vite obligée de se rendre à l’évidence, quand on sortit de sa chevelure un magnifique petit radis. Alors son exaspération ne connut plus de bornes; d’autant plus que la galerie, en voyant sa déconvenue, augmentait ses rires et ses quolibets.

Ele eut comme un vertige. La Maupin était vengée.

Rouge de honte, suffoquée par la rage, la pauvre Comtesse s’enfuit du bal et se Et conduire immédiatement à l’hotel pour châtier l’impudente: elle trouva la maison vide.

Mademoiselle Maupin avait repris le chemin de Paris.


Footnotes

(1) Le voyage de la Maupin en Espagne, ainsi que les aventures dont elle fut l’héroine dans ce pays, sont racontés par Marie et Léon Escudier (La Vie et les Aventures des Cantatrices célébres, 1856) in-8°, et reproduits par quantité de biographes. Bien qu’elle paraisse invraisemblable, cette histoire est toutefois possible: avec Mademoiselle Maupin tout peut arriver. C’est pourquoi nous n’oublions pas de la mentionner, en la mettant à peu près à sa place comme épaque et comme cadre.

Nous profitons de cette digression pour signaler une anecdote attribuée à la Maupin et qui est, celle-là, tout à fait impossible. La voici telle qu’on la rapporte :

« Cette bizarre héroïne du Tasse, cette nouvelle Herminie bourgeoise parvint à faire au théâtre de Bourges une conquête aussi étonnante qu’elle-même. Ce fut celle du célebre abbé de Choisy, de ce Tyrésias, non fabuleux, qui commença comme Sardanapale et finit comme Saint Augustin. Il habitait alors son château de Crepon ; il se faisait passer pour la Comtesse de Barres afin de prendre dans son filet toutes les colombes des environs, et préparait ainsi au girondin Louvet toutes les plus jolies scènes de son roman de Faublas.

« L’abbé de Choisy, avec ses girandoles en diamants, son rouge, ses mouches et sa voix de demoiselle de condition, amusa quelque temps Mademoiselle Maupin, mais ces nouveaux amours de deux sexes travestis n’eurent pas de longue durée; l’abbé devint volage, son amante crut devoir être infidele; elle quitta la brillante Comtesse de Barres au, moment où celle-ci venait de remporter en Sorbonne le prix de théologie. * (LA REVUE DRAXATIQUE, année 1835, tome 1. - Histoire des Théâtres anciens.)

Les amours de ces deux personnages aussi singuliers l’un que l’autre peuvent tenter un conteur; mais elles n’ont pu exister. En effet, l’abbé de Choisy, né en 1644, n’avait mené la vie agitée qu’on lui connalt que pendant sa jeunesse; il renonça à ses mœurs singulières en 1680, époque où la Maupin n’était âgée que de sept à dix ans; en 1685, il acceptait une ambassade auprès du Roi de Siam; en 1687, il fut élu membre de l’Académie Française, et écrivit alors la Vie de Salomon, l’Imitation de Jésus-Christ, etc. Retiré aux Missions étrangères, il ne fit plus parler de lui que par ses ouvrages profanes et sacrés.

(2) Les détails de la vie et des mœurs espagnoles cités ici sont empruntés aux: Relations d’un Voyage en Espagne à la fin du XVIIe Siecle, par la Comtesse D’AULNOT, 1874, in-80º.

(3) Galant, brave, fanfaron.

Chapter IX. In Spain (Eng.)