Escudier (ChatGPT)

Elle raconte en ces termes un des premiers incidents de sa carrière d’artiste :

« Après avoir quitté Marseille, je chantais dans les cabarets des villes où je passais. Quoique mon public fût assez grossier, je tâchais de donner à ma voix, à mon accent, à ma physionomie le plus d’expression possible. Tout devenait ainsi pour moi un sujet d’étude et d’observation sur les moyens de captiver, d’émouvoir les spectateurs. J’essayai même de composer les paroles et les airs de quelques chansonnettes qui furent assez goûtées de mon auditoire en plein vent. Préoccupée du seul but où tendaient toutes mes pensées, j’étais à peine sensible à la dure pauvreté, aux dégoûts que m’imposait mon vagabondage.

Le hasard m’ayant amenée à Poitiers, un soir je chantais dans un cabaret d’assez bas étage ; je me trouvais en voix, mon succès fut très grand. Parmi les auditeurs, je remarquai un homme de cinquante ans environ, d’une figure très intelligente, mais dont la couleur empourprée trahissait son ivrognerie d’une lieue. L’aspect de ce personnage me frappa d’autant plus, qu’il était vêtu d’une façon bizarre. Son mauvais habit laissait entrevoir une espèce de vieux justaucorps de velours bleuâtre éraillé, où se voyaient les vestiges de quelques anciennes broderies. Cet individu, qui usait ainsi à la ville sa défroque de théâtre, était un vieux comédien de province. Son ivrognerie continuelle l’avait fait dernièrement expulser du théâtre de la ville ; on l’appelait Maréchal. Doué d’un esprit naturel, très gai, très bon convive, les oisifs se le disputaient. Aussi était-il toujours entre deux vins, à moins qu’il ne fût complètement ivre.

Maréchal, après m’avoir écoutée chanter avec beaucoup d’attention, ne m’applaudit pas, mais vint à moi et me dit : “Je suis un vieux routier ; je me connais en voix et en talent. Si tu veux, ma petite, avant quatre ou cinq ans, tu seras première chanteuse à l’Opéra de Paris. Je te donnerai des leçons ; je n’ai rien à faire… ça m’amusera.”

J’acceptai avec reconnaissance.

Maréchal était bon musicien, surtout comédien consommé. Personne mieux que lui ne connaissait les innombrables ressources de son art, depuis les effets du comique le plus franc jusqu’aux effets dramatiques les plus élevés. Pourquoi cet homme d’une si haute intelligence était-il devenu et resté médiocre chanteur d’opéra ? c’est une de ces contradictions aussi choquantes qu’inexplicables.

J’acceptai donc l’œuvre de Maréchal. Il fut pour moi dans ses leçons d’une sévérité, d’une dureté presque brutale ; mais dans les moments lucides que lui laissait l’ivresse, il me donna des enseignements qui furent pour moi une véritable révélation. Malheureusement ces inestimables leçons eurent un terme. De plus en plus dominé par l’ivresse, Maréchal tomba dans un abrutissement qui devint presque de l’idiotisme. On fit acte de générosité en le plaçant dans un asile destiné aux malheureux de cette espèce.

Plusieurs fois il m’avait conseillé de me rendre à Paris, et de tâcher de me faire accepter, à quel prix que ce fût, dans un petit théâtre, certain, disait-il, qu’une fois casée n’importe où, et si je continuais à travailler, je finirais par me faire connaître. Je partis donc de Poitiers pour venir à Paris, continuant de gagner mon pain en chantant sur ma route.

Deux mois après je débutais à l’Opéra. Ainsi les prévisions de Maréchal furent tout à coup dépassées. »

She recounts in these words one of the first incidents of her artistic career:

“After leaving Marseille, I sang in the taverns of the towns through which I passed. Though my audience was rather coarse, I tried to give my voice, my accent, my expression as much force as possible. Everything thus became for me a subject of study and observation—how best to captivate, how to move spectators. I even tried to compose the words and tunes of a few little songs, which were fairly well received by my rough-and-tumble audience. Absorbed by the one goal toward which all my thoughts were directed, I scarcely felt the harsh poverty and the disgusts that my wandering imposed upon me.

Chance having brought me to Poitiers, one evening I was singing in a tavern of rather low order; I was in good voice, and my success was great. Among the listeners I noticed a man of about fifty, with a very intelligent face, but whose flushed complexion betrayed drunkenness from a mile away. His appearance struck me all the more because he was dressed in a bizarre fashion. His shabby coat left visible a sort of old, frayed, bluish velvet doublet, where one could still see traces of former embroidery. This individual, wearing in the street a cast-off costume from the stage, was an old provincial actor. His continual drunkenness had lately gotten him expelled from the town theater; he was called Maréchal. Gifted with natural wit, very cheerful, an excellent table companion, idlers competed for his company. Thus he was always half-drunk—unless he was completely so.

After listening to me sing with great attention, Maréchal did not applaud, but came up to me and said: ‘I am an old hand; I know voices and talent. If you wish, my girl, within four or five years you will be a leading singer at the Paris Opéra. I will give you lessons; I have nothing to do … it will amuse me.’

I accepted with gratitude.

Maréchal was a good musician, above all a consummate actor. No one knew better than he the innumerable resources of his art, from the effects of the broadest comedy to those of the loftiest drama. Why this man of such high intelligence had become, and remained, only a mediocre opera singer is one of those contradictions as shocking as they are inexplicable.

I therefore accepted Maréchal’s guidance. In his lessons he was severe, even harsh to the point of brutality; but in the lucid intervals that drink left him, he gave me teachings that were for me a true revelation. Unfortunately these inestimable lessons came to an end. More and more overwhelmed by drink, Maréchal sank into a stupefaction that became almost idiocy. An act of generosity was done by placing him in an asylum for unfortunates of that sort.

More than once he had advised me to go to Paris, and to try, at any cost, to get myself accepted in some small theater—certain, he said, that once I was established anywhere, and if I continued to work, I would eventually make a name for myself. So I left Poitiers to come to Paris, continuing to earn my bread by singing on the road.

Two months later I made my debut at the Opéra. Thus Maréchal’s predictions were all at once surpassed.”