d'Albert's Letters
The following letters were taken from “Recueil de différentes pièces de littérature, par M. L. P. D. G. Dont pluſieurs ont été nouvellement recouvrées par le Sieur B****. ſon Premier Secrétaire.” (Collection of various pieces of literature, by M. L. P. D. G. several of which have been newly recovered by Mr. B**** his first secretary), published in Amsterdam in 1758 (via Google Books.) The “M.L.P.D.G.” of the title is “Monsieur le Prince de Grimberghen”, Comte D’Albert’s title at the time of his death. Names throughout the letters are either reduced to such abbreviations or reduced to an initial followed by asterisks like the “Mr. B****” of the title.
Letter from M*** to d’Albert
Unfortunately, there are very few clues as to the identity of “M***”, the author of the first letter, “LETTRE DE M*** A MR. LE C** D **” (“Mr. le C** D **” is, of course, Monsieur le comte d’Albert). The gendered language of the text itself suggests that “M” is a man. The lack of any honorific or title is interesting. In many ways, the sentiments in the letter match those of Abbé Pic in subsequent letters. Perhaps M is the abbé, or perhaps everyone agrees that d’Albert is being overly melodramatic about his imprisonment. Whoever M is, they, like d'Albert and Pic write in poetry.
M says that he has not been allowed to visit d'Albert in the Conciergerie. He is, nonetheless, responding to d'Albert's complaints about his plight. This suggests that d'Albert may have written to him.
🇫🇷 French Transcription
Sur ce que s’étant préſenté pluſieurs fois à la Conciergerie pour le voir, le Géolier lui en avoit toujours refuſé l’entrée.
ON trouve depuis quelque temps, Monſieur, preſque autant de difficulté à entrer à la Conciergerie, que vous en avez à en ſortir. Je croyois que votre Géolier n’étoit inflexible que pour ceux qui lui demandent la liberté; cependant il me renvoye tous les jours, & me refuſe comme une faveur, ce que l’on craint comme un des plus grands maux de la vie. Un autre que moi ſeroit rebuté de ſa rigueur, mais vous êtes dans l’adverſité, & vous auriez ſujet de vous défier de mon attachement, quand je me réjouirai un jour de votre liberté, ſi je ne vous perſuadois maintenant que je m’intéreſſe à vos malheurs.
La plupart des hommes évitent les affligés, parce qu’ils trouvent la triſteſſe contagieuſe: j’évite au contraire ceux qui font heureux, parce ce que je vois ſans ceſſe dans leurs manieres le triomphe de leur état ſur le mien.
Je préfére la mauvaiſe humeur de ceux qui s’impatientent quelquefois dans leurs peines, à l’enjouement inconſidéré de ceux qui s’applaudissent de leur bonheur; & je trouve mieux mon compte avec un malheureux qui rentre en lui-même, & qui me confie modeſtement ſes ennuis, qu’avec un orgueilleux qui ſe méconnoît & méconnoît tout le monde.
Cette maxime eſt peu ſuivie:
On voit peu de gens dans la vie
Qui recherchent les malheureux;
Leur mérite &leur nom parlent en vain pour eux:
Avec une fierté cruelle
On entend leurs ſoupirs, on rejette leurs vœux.
Si leur fortune prend une face nouvelle,
Sitôt qu’elle leur rit, tout leur rit avec elle;
Tout favoriſe leurs plaiſirs;
Ils ne forment point de défirs,
Qu’on ne s’empreſſe à ſatisfaire;
L’Encenſoir à la main, on précéde leurs pas,
Et l’on met tout ſes ſoins à plaire
A ceux qu’auparavant on ne regardoit pas.
C’eſt pourtant malentendre ſes intérêts que d’être ſans ceſſe attaché au char de la plupart de ceux que la fortune a élevés. Il y a une vanité ſi groſſiere à ſe parer du bonheur qui ne ſe communique point, que j’aime mieux mon obſcurité que ce faux éclat.
La vanité eſt bien plus délicate à plaindre les maux que nous voyons ſouffrir, qu’à adorer la fortune qui nous rabaiſſe.
Ces maux nous font honneur, & nous élevent dans l’eſprit des hommes, quand nous nous y intéreſſons, moins par oſtentation que par une ſenſibilité officieuſe.
On doit aux malheureux un ſecours néceſſaire.
Ceux que pourſuit un ſort contraire
Ont beſoin d’être conſolés:
Je cherche à vous voir dans vos peines;
Quand vous aurez quitté vos chaînes,
Je vous verrai ſi vous voulez.
Je ſuis perſuadé qu’un peu d’adverſité vous étoit néceſſaire, que vous vous reſſentirez toute votre vie de l’utilité des réflexions que vous faites depuis ſeize mois, & que votre mérite à l’avenir ſera l’ouvrage de votre pénitence. Je ſuis, Monſieur, &c.
🇬🇧 English Translation
Regarding the fact that having presented himself several times at the Conciergerie to see him, the Jailer had always refused him entry.
One finds for some time now, Sir, almost as much difficulty entering the Conciergerie, as you have in leaving it. I believed that your Jailer was only inflexible toward those who ask him for liberty; yet he sends me away every day, and refuses me as a favor what is feared as one of the greatest evils of life. Another person would be rebuffed by his severity, but you are in adversity, and you would have reason to doubt my attachment, when I rejoice one day in your freedom, if I did not now persuade you that I am interested in your misfortunes.
Most men avoid the afflicted, because they find sadness contagious: I, on the contrary, avoid those who are happy, because I see ceaselessly in their manners the triumph of their state over mine.
I prefer the ill-humor of those who sometimes become impatient in their troubles, to the inconsiderate merriment of those who congratulate themselves on their happiness; and I find myself better off with an unfortunate man who retreats into himself, and who modestly confides his worries to me, than with a proud one who mistakes himself and mistakes everyone else.
This rule of conduct is little kept:
Few are the men in life we see
Who seek to aid the miserable;
Their worth, their name, speak to no avail for them:
With a too cruel haughtiness
We hear their sighs, their deepest prayers denied.
If their whole fortune shows a different phase,
As soon as she smiles, all smiles back with her;
All things then favor their delight;
They form no single wish or dream,
That all men do not rush to please;
With Censer in hand, men walk before their ways,
And take all pains that they may ever please
Those whom before they dared not look upon.
It is, however, to misunderstand one’s own interests to be ceaselessly attached to the chariot of most of those whom fortune has elevated. There is such a vulgar vanity in adorning oneself with happiness that is not communicated, that I prefer my own obscurity to that false splendor.
Vanity is much more refined in lamenting the evils we see suffered, than in adoring the fortune that lowers us.
These evils do us honor, and elevate us in the minds of men, when we take an interest in them, less out of ostentation than out of an obliging sensibility.
To the unfortunate we owe required relief.
Those who are followed by a contrary fate
Have need that they may be consoled:
I seek to see you in your sorrow;
When you shall have left off your chains,
I will see you, should you desire.
I am persuaded that a little adversity was necessary for you, that you will feel the usefulness of the reflections you have been making for sixteen months all your life, and that your merit in the future will be the work of your penitence. I am, Sir, &c.
Letter from Mr. L’Abbé P** to Mr. le C** D**
This letter is unambiguously from Abbé Jean Pic, d'Albert's teacher and mentor. The bulk of the letters in the book are between Pic and d'Albert. Like M before him, Abbé Pic is replying to a letter from d'Albert that is not found within the pages of the book.
Abbé Pic's letter is dated February 28, 1701. From Sourche we know that
🇫🇷 Transcription Fidèle et Corrigée
Je vois, Monſieur, par la Lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, que vous commencez à vous ennuyer dans le lieu où vous êtes; on ne ſçauroit raiſonnablement déſaprouver votre chagrin. C’eſt un triſte ſéjour qu’une Priſon, on peut fort bien ne s’y plaire pas ſans être ſuſpect ni de bizarrerie, ni de mauvais goût. Le ſeul nom de Priſon fait toujours une triſte impreſſion ſur nous; mais il me ſemble qu’elle eſt trop au-deſſus du mal qui en arrive, lorſque l’on eſt exempt de crime, & que l’on n’y craint comme vous, que d’y paſſer un mauvais Carême. Cela me fait comprendre que l’imagination des hommes a beaucoup de part à tous leurs malheurs. Nous nous troublons quand on nous menace de la Priſon, parce que c’eſt-là le ſéjour des coupables que l’on immole pour ſervir d’exemple au public; & il nous ſemble que l’on nous confond avec eux, en nous ôtant la liberté, & en nous enfermant dans les mêmes lieux. L’amour de la liberté peut encore cauſer en nous cette agitation; notre cœur ſe révolte contre des loix qui nous la raviſſent, & qui nous ſont preſcrites par des hommes comme nous. Nous nous ſoumettons avec moins de peine à celles que nous impoſela nature, parce qu’elles font communes à tous les hommes, & qu’elle y aſſujettit ceux qui nous en impoſent eux-mêmes.
Mais nous devons toujours démêler les choſes affligeantes d’avec celles qui ſont ſimplement déſagréables. Vous habitez une aſſez triſte demeure; votre chambre eſt ténébreuſe, mal propre & fort puante; vous ne reſpirez même, ſi vous voulez, qu’un air compoſé de ſoupirs de tous les malheureux qui gémiſſent autour de vous. Je m’en aperçus hier avec peine, & je ne pûs m’empêcher d’admirer la patience & la bonté d’un de nos Princes, qui ( pour vous marquer l’intérêt qu’il prend à votre diſgrace ) s’expoſa près de deux heures à ce mauvais air, & ne s’en plaignit que pour vous & M. le Comte d’Uſez. Cependant quelque triſte que m’ait paru ce ſéjour, avouez que vous n’y avez été d’abord occupé que du tour que prendroit votre affaire, & vous n’avez preſqut ſçu comment il étoit fait, que depuis que vous êtes jugé. Quelque innocent que vous fuſſiez, l’incertitude du jugement des hommes ſaiſiſſoit tous vos ſentimens; & comme on eſt ingénieux à groſſir ſes malheurs, votre ame ſe livroit à la crainte, & n’oſoit ſe prêter à l’eſpérance. C’eſt dans cette triſte ſituation que vous avez attendu votre deſtinée; vous vous êtes fait une ſorte de douceur de vous tromper, plutôt en craignant le mal qui vous pourroit arriver, qu’en eſpérant un ſuccès qui n’arrive pas toujours: &, quoiqu’il vous ait pû couter, vous avez mieux aimé la ſurpriſe qui conduit du trouble au repos, que celle qui jette de l’eſpérance au déſeſpoir. Un nouveau malheur ſuccede à celui que la pénétration & l’équité de vos Juges ont écarté. Vous vous apercevez maintenant de ce qui n’effleuroit pas auparavant votre ſenſibilité, & vous ne pouvez ſuporter les incommodités de votre Priſon, quoiqu’elles ſoient au-deſſous des moindres fatigues que vous vous faites un plaiſir d’eſſuyer à la guerre.
Je vais vous parler avec la liberté d’un véritable ami; comme je ne ſçaurois vous plaindre ſans tomber dans l’adulation, je n’ai garde de vous conſoler.
Le plus grand défaut des hommes, c’eſt de ne jamais réfléchir; ſi vous en convenez comme moi, vous trouverez que vous êtes redevable à votre ſituation préſente, qui vous forçant à rappeler le paſſé, vous y fera trouver beaucoup de choſes que vous pourrez retrancher de votre conduite à l’avenir.
Songez d’ailleurs que vous n’avez jamais été malheureux; & que par les qualités brillantes que la nature vous a données, vous ne connoiſſiez preſque que les délices de la vie. La proſpérité devient inſipide ſi elle n’eſt contraſtée de tems en tems par quelque petite diſgrace, & vous ſerez bien plus de cas de la liberté, quand vous l’aurez recouvrée; que ſi vous ne l’aviez jamais perdue.
Ne nous plaignons pas tant des deſtins en courroux
ALBERT, tout eſt réglé ſagement dans le Monde
Et celui qui forma le Ciel, la Terre & l’Onde,
Sçait mieux ce qu’il nous faut que nous.
Notre cœur s’ennuye & ſe laſſe
D’une longue proſpérité;
Il faut que le bonheur, pour être mieux goûté,
Soit contraſté par la diſgrace.
* * *
Lorſqu’après l’horreur des frimats
Le doux Printems ramène ſes appas
Et vient ranimer la nature,
Les Oiſeaux dans les champs ſont cent fois plus charmés,
Que quand ils ſont accoutumés
A voir les fleurs & la verdure.
* * *
Le mal que le ſort nous a fait
Doit occuper quelquefois nos penſées;
Pour goûter un bonheur parfait,
Il faut ſe ſouvenir de ſes peines paſſées.
Si par le ſecours des réflexions, vous vous préparez, comme je ne doute pas, à une conduite conforme à votre gloire, & propre à avancer votre fortune, vous devez me ſçavoir plus de gré de ne pas vous plaindre, qu’à tant d’autres perſonnes qui ſe laiſſent attendrir par l’apparence d’un malheur qui tourne à votre avantage; quelque impitoyable que je vous paroiſſe, je le ſuis encore moins qu’elles. Je me fais une douceur ſecrette d’une peine qui vous devient utile, parce que je ſuis dans les intérêts de votre gloire; & ces perſonnes s’en font un malheur, parce qu’elles ſont dans les intérêts de leurs plaiſirs. Votre bonheur dépend de démêler le caractère de ces perſonnes d’avec le mien, Donnez-y toute l’attention poſſible, & défendez-vous par avance de leur ſenſibilité dangereuſe; de la maniere dont vous êtes fait, je vous crois un homme perdu, ſi par une reconnoiſſance mal entendue, vous uſez de votre liberté, quand vous l’aurez recouvrée, pour répondre à leurs ſentimens. Je ſuis, Monſieur, votre très-humble & très-obéiſſant Serviteur, &c.
A Paris le 28. Février 1701.
🇬🇧 English Translation
I see, Sir, by the Letter that you did me the honor of writing to me, that you are beginning to be bored in the place where you are; one cannot reasonably disapprove of your distress. A Prison is a sad abode, one can very well not be pleased there without being suspected of either eccentricity or bad taste. The very name of Prison always makes a sad impression upon us; but it seems to me that it is too much above the evil that results from it, when one is exempt from crime, and when one fears there, as you do, only to pass a bad Lent. This makes me understand that the imagination of men has a great share in all their misfortunes. We become troubled when we are threatened with Prison, because it is the dwelling of the guilty who are sacrificed to serve as an example to the public; and it seems to us that we are confused with them, by taking away our liberty, and by shutting us up in the same places. The love of liberty can also cause this agitation in us; our heart revolts against laws which snatch it away from us, and which are prescribed to us by men like ourselves. We submit with less difficulty to those that Nature imposes upon us, because they are common to all men, and because she subjects those who impose them on us themselves.
But we must always distinguish things that are distressing from those that are simply disagreeable. You inhabit a rather sad dwelling; your chamber is gloomy, dirty, and very foul-smelling; you breathe, if you wish, only an air composed of the sighs of all the unfortunate people groaning around you. I noticed this yesterday with pain, and I could not help but admire the patience and goodness of one of our Princes, who (to show you the interest he takes in your disgrace) exposed himself for nearly two hours to this bad air, and only complained of it for your sake and for the Count d’Usez. However sad this abode may have appeared to me, confess that you were at first only preoccupied with the turn your affair would take, and you scarcely knew what it was like until you were judged. However innocent you might have been, the uncertainty of men’s judgment seized all your feelings; and as one is ingenious in magnifying one’s misfortunes, your soul yielded to fear, and dared not lend itself to hope. It is in this sad situation that you awaited your destiny; you found a kind of sweetness in deceiving yourself, rather by fearing the evil that might happen to you, than by hoping for a success that does not always arrive: and, whatever it may have cost you, you preferred the surprise that leads from trouble to rest, to the one that throws from hope to despair. A new misfortune succeeds the one that the penetration and equity of your Judges have averted. You now perceive what did not affect your sensibility before, and you cannot endure the inconveniences of your Prison, although they are beneath the slightest fatigues that you take pleasure in enduring in war.
I am going to speak to you with the freedom of a true friend; as I could not pity you without falling into adulation, I certainly will not console you.
The greatest fault of men is never to reflect; if you agree with me, you will find that you are indebted to your present situation, which, by forcing you to recall the past, will make you find many things there that you can cut off from your conduct in the future.
Consider, moreover, that you have never been unfortunate; and that by the brilliant qualities that Nature has given you, you scarcely knew anything but the delights of life. Prosperity becomes insipid if it is not contrasted from time to time by some slight disgrace, and you will value liberty much more, when you have recovered it, than if you had never lost it.
Let us not complain so much of the angry fates
ALBERT, all is wisely regulated in the World
And He who formed the Heaven, the Earth, & the Wave,
Knows better what we need than us.
Our heart tires and grows weary
Of a lengthy prosperity;
It is necessary that happiness, to be better tasted,
Should be contrasted by disgrace.
* * *
When after the horror of the frosts
The sweet Springtime brings back its charms
And comes to revive Nature,
The Birds in the fields are a hundred times more charmed,
Than when they are accustomed
To see the flowers & the greenery.
* * *
The ill that fate has done us
Must sometimes occupy our thoughts;
To taste a perfect happiness,
One must remember one’s past pains.
If by the aid of reflection, you prepare yourself, as I do not doubt, for a conduct conforming to your glory, and proper to advance your fortune, you ought to be more grateful to me for not pitying you, than to so many other persons who let themselves be moved by the appearance of a misfortune that turns to your advantage; however merciless I may seem to you, I am still less so than they are. I find a secret pleasure in a pain that becomes useful to you, because I am in the interests of your glory; and those persons make a misfortune of it, because they are in the interests of their pleasures. Your happiness depends on distinguishing the character of these persons from my own. Give it all possible attention, and defend yourself in advance against their dangerous sensibility; knowing the manner in which you are made, I believe you a lost man, if by a misunderstanding gratitude, you use your liberty, when you have recovered it, to respond to their sentiments. I am, Sir, your very humble & very obedient Servant, &c.
Paris, February 28, 1701.
🇫🇷 Transcription Fidèle et Corrigée RÉPONSE DE MR. LE C** D **
A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
J’AUROIS plutôt fait réponſe, mon cher Abbé, à la Lettre que vous avez bien voulu m’écrire, ſans pluſieurs accès de fiévre; je n’en ſuis pas encore quitte, mais je ne puis reſter plus long-tems à vous remercier de la maniere dont vous entrez dans ma peine. Elle a fait d’autant plus d’effet ſur mon eſprit que je la trouve ſinguliere. Je ne puis m’empêcher de combattre quelques-unes de vos raiſons, & de vous faire voir que les déciſions d’un Philoſophe en liberté font quelquefois bien différentes de celles de ce même Philoſophe entre quatre murailles. Vous faites ſi peu de cas de l’imagination des hommes, & vous la regardez d’un ſi mauvais œil, que vous n’avez pas daigné vous ſervir de la votre, pour connoître les malheurs d’un état que vous ne reſſentez point. Qu’il eſt aiſé, mon cher Abbé, de tourner comme on veut la partie intellectuelle, quand la ſenſitive n’a rien à ſouffrir. Je ne demeure pas d’accord que mes plaintes ne soient pas juſtes, & que mon mal ſoit au-deſſous de l’idée que je m’en forme, parce que je ſuis innocent; c’eſt juſtement le caractere d’innocence qui me fait mieux ſentir le poids & l’ennui d’une Priſon que je ne méritois pas. Ce ſentiment me paroît être le vrai, & vous-même tombez inſenſiblement dans ma penſée, lorſque vous demeurez d’accord que cette peine vient de ſe voir confondre avec de criminelles victimes deſtinées aux horribles exemples de la Juſtice humaine; c’eſt donc une conſéquence infaillible, que plus on eſt innocent, plus la Priſon doit être en horreur. La nature forme d’elle-même le ſouhait de la liberté dans tout le genre humain; mais je vous avouerai qu’elle me paroît un bien ſi doux, que je doute que perſonne y ſoit plus ſenſible que moi; & je ne ſçache rien dans le monde à quoi je ne la préfére; toutes ſortes de fers me ſont ſi inſupportables que je croi que l’Amour lui-même ne me paroîtroit pas plus aimable, s’il s’offroit à moi une chaîne à la main.
Aimons la douce liberté
Il n’eſt point de chaîne légére,
Tout ce qui l’ôte doit déplaire,
Tout ce qui nous la rend doit être ſouhaité.
Aimons la douce liberté.
Vous voulez que les chaînes de la Priſon ſoient ſimplement déſagréables pour un homme innocent, mais qu’elles ne l’affligent pas; il s’enſuivroit de-là, mon cher Abbé, que l’innocence rendroit un homme ſtupide & inſenſible aux véritables afflictions; & en eſt-il une plus véritable, que d’être injuſtement privé de la choſe du monde la plus précieuſe? Mais, avec votre permiſſion, ſi ce n’eſt pas votre deſſein que la Priſon m’afflige, pourquoi prenez-vous la peine de me faire avec tant de juſteſſe, la vive & affreuſe peinture de la chambre que j’occupe, pour conclure que je ne dois pas être fâché de m’y voir réduit? Tufi hic ſcis aliter ſentias, dit notre ami Térence, qui répond pour moi: ſi pour un inſtant que vous y avez reſté, vous avez conçû tant d’horreur, & ſi vous avez tant admiré, & avec raiſon, la patience & la bonté de M. le G. P. de s’être expoſé pendant deux heures à ce mauvais air, que je dois reſpirer trois mois durant, pouvez vous condamner que vos amis s’affligent d’un ſi affreux ſéjour, & pouvez vous diſconvenir que ces malheurs ne ſoient ailleurs que dans l’imagination?
Quelque juſte que fût mon affaire, j’avoue que le ſoin que j’en prenois fut ma premiere inquiétude; mais mon innocence me défendit beaucoup mieux contre elle, que contre les réflexions que je fis ſur la perte de ma liberté. Ainſi je conçus toutes les horreurs qui accompagnent la Priſon, dès le premier moment que j’y entrai; & je n’ai point attendu le triomphe de mon innocence pour comprendre toute l’étendue de ma peine. La crainte ne trouva point de place dans mon eſprit; & ſi ( pour me ſervir de vos termes ) je ne me prêtai point à l’eſpérance, c’eſt parce que je m’étois abandonné à la certitude. C’eſt elle qui m’a fait attendre tranquillement ma deſtinée, & je n’ai point goûté dans mon jugement la douceur que les coupables éprouvent quand ils ſont abſous, parce que je ne pouvois appréhender de ne l’être pas. L’impatience que j’ai d’être libre n’eſt donc pas une peine qui ſuccède aux inquiétudes que vous préſumez, c’eſt un tourment qui a commencé dès le premier moment que j’ai paſſé dans les enfers que j’habite, & qui ne peut finir que lorſque j’en ſortirai.
Pour la comparaiſon que vous en faites avec les fatigues de la guerre, permettez-moi de vous dire, que plus on ſouffre avec impatience les peines forcées, plus on ſe ſoumet avec plaiſir à celles qui ſont attachées à l’honneur & au devoir. Je veux bien que vous ne me plaigniez pas, puiſque les plaintes ne ſoulagent point les malheureux, mais je ne puis vous pardonner la cruauté avec la quelle vous refuſez de me conſoler.
La plainte eſt pour nos maux une peine frivole,
Et n’en peut arrêter le cours;
Mais de l’ami qui nous conſole
Nous recevons un vrai ſecours.
Je conviens que les accidens qui nous arrivent nous portent à des réflexions toujours utiles pour notre conduite. J’ajoûterai que quelque ſage que ſoit celle d’un homme, il peut toujours trouver de quoi corriger s’il veut bien s’examiner ſans prévention. Ainſi ne doutez pas des attentions que je fais ſur mon état préſent; mais je ne tombe pas d’accord que ce ſoit ici la premiere diſgrace que la fortune m’ait fait eſſuyer. J’avouerai que de légers plaiſirs ont ſervi quelques fois d’adouciſſement à mes peines. Mais ſi d’un côté vous tombez dans une adulation que vous diſiez d’abord vouloir éviter, vous m’attribuez de l’autre une proſpérité que je n’ai jamais éprouvée. Ainſi je n’avois pas beſoin du contraſte de cette diſgrace, pour me diſpoſer mieux au goût des plaiſirs & de la bonne fortune. Je ne ſuis pas même de l’avis de ceux qui croyent la tempête néceſſaire pour rendre le calme plus agréable. Il n’eſt à mon ſens que de vivre ſans trouble & fans traverſes, & je trouverois plus de plaiſir à deſcendre doucement dans les agréables vallées de Tempé, que d’aller au travers des rochers & des précipices chercher une plaine ſur la cime d’une montagne.
[Memes Bouts rimés qu’à la Lettre précédente.]
Cher Pic, ſi le ſort en courroux
Vous déroboit aux yeux du monde,
A celui qui forma le Ciel, la Terre & l’Onde
Vous vous plaindriez comme nous.
Vous verriez qu’un mortel avec raiſon ſe laſſe,
Dès qu’un jour lui ravit ſa chere liberté,
Et qu’un bonheur n’en eſt pas mieux goûté,
Pour être mêlé de diſgraces.
* * *
Ce n’eſt point l’horreur des frimats
Qui du Printems releve ſes appas,
Par ſes propres beautés il plaît à la Nature,
Les Oiſeaux ſans hyver ſeroient bien plus charmés,
Que de ſe voir accoutumés
A perdre & retrouver les fleurs & la verdure.
* * *
Le mal que le ſort nous a fait
Arrête toujours nos penſées,
Il n’eſt point de bonheur parfait
Sans l’oubli des paſſées.
La gloire que vous me propoſez pour l’objet de ma conduite en a toujours été le but, je l’ai plus eſtimée que ma fortune même, & l’une me déplairoit ſi l’autre n’en étoit le chemin. J’eſpere que ces ſentimens que j’ai toujours eu, me redoubleront, ſi-tôt que l’orage appaiſé me rendra l’occaſion de les faire éclater. Ne vous faites cependant point une douceur des amertumes de ma Priſon, & ne vous prévenez pas tellement des intérêts de ma gloire, que vous ſoyez inſenſible aux intérêts de mon répos. Les ſentimens dont votre Lettre eſt remplie me font affez connoître votre caractere de bon ami; je n’ai pas de peine à le démêler de beaucoup d’autres qui me plaignent & me conſolent, lorſqu’avec plus de ſageſſe & de philoſophie, vous ne faites ni l’un ni l’autre. Je donnerai, mon cher Abbé, à tout ce que vous m’avez écrit l’attention qu’un Sage peut attendre d’un bon diſciple; mais je ne ſuis point encore affez confirmé dans votre Philoſophie, pour ne pas ſouhaiter ardemment qu’une prompte liberté me mette en état de vous faire voir que j’aurai profité de vos avis. J’en attends la continuation en vous affûrant que perſonne au monde n’eſt plus véritablement, mon cher Abbé, votre très-humble & très-obéiſſant ſerviteur.
Ce 10 Mars 1701.
🇬🇧 English Translation REPLY OF MR. THE COUNT D **
TO THE PRECEDING LETTER.
I would have answered sooner, my dear Abbé, the Letter that you were kind enough to write to me, had it not been for several bouts of fever; I am not yet rid of it, but I cannot remain any longer without thanking you for the manner in which you enter into my distress. It has had all the more effect on my mind because I find it singular. I cannot help but combat some of your reasons, and show you that the decisions of a Philosopher at liberty are sometimes very different from those of that same Philosopher between four walls. You make so little of men’s imagination, and you regard it with such a poor eye, that you have not deigned to use your own, to know the misfortunes of a state that you do not feel. How easy it is, my dear Abbé, to turn the intellectual part as one wishes, when the sensitive part has nothing to suffer. I do not agree that my complaints are unjust, and that my suffering is beneath the idea I form of it, because I am innocent; it is precisely the character of innocence that makes me feel the burden and ennui of a Prison I did not deserve all the better. This sentiment appears to me to be the true one, and you yourself fall insensibly into my thinking, when you agree that this pain comes from seeing oneself confused with criminal victims destined for the horrible examples of human Justice; it is therefore an infallible consequence that the more innocent one is, the more horror the Prison should hold. Nature forms within itself the wish for liberty in all mankind; but I will confess to you that it appears to me a good so sweet, that I doubt anyone is more sensitive to it than I am; and I know of nothing in the world to which I would not prefer it; all kinds of chains are so insufferable to me that I believe Love itself would not appear more amiable to me, if it offered itself to me with a chain in its hand.
Let us cherish gentle liberty
There is no chain that is lightweight,
All that removes it must displease,
All that restores it must be desired.
Let us cherish gentle liberty.
You wish the chains of the Prison to be simply disagreeable for an innocent man, but not afflict him; it would follow from this, my dear Abbé, that innocence would make a man stupid and insensible to true afflictions; and is there any more true, than being unjustly deprived of the most precious thing in the world? But, with your permission, if it is not your intention that the Prison afflicts me, why do you take the trouble to give me with so much justice, the vivid and frightful painting of the chamber I occupy, only to conclude that I should not be vexed to see myself reduced to it? “Tufi hic scis aliter sentias” (If you yourself were here, you would think otherwise), says our friend Terence, who answers for me: if for an instant that you remained there, you conceived so much horror, and if you admired so much, and with reason, the patience and goodness of M. le G. P. [Monsieur le Grand Prince?] for exposing himself for two hours to this bad air, which I must breathe for three months, can you condemn your friends for being afflicted by such a frightful abode, and can you disagree that these misfortunes exist elsewhere than in the imagination?
However just my affair was, I confess that the care I took of it was my first anxiety; but my innocence defended me much better against it, than against the reflections I made on the loss of my liberty. Thus, I conceived all the horrors that accompany the Prison, from the first moment I entered it; and I did not wait for the triumph of my innocence to understand the full extent of my pain. Fear found no place in my mind; and if (to use your terms) I did not lend myself to hope, it is because I had abandoned myself to certainty. It is this certainty that made me calmly await my destiny, and I did not taste, in my judgment, the sweetness that the guilty feel when they are acquitted, because I could not fear not being so. The impatience I have to be free is therefore not a pain that succeeds the anxieties you presume, it is a torment that began from the first moment I spent in the hell I inhabit, and which can only end when I leave it.
As for the comparison you make with the fatigues of war, permit me to tell you that the more impatiently one suffers forced penalties, the more one submits with pleasure to those attached to honor and duty. I willingly accept that you do not pity me, since complaints do not relieve the unfortunate, but I cannot forgive you the cruelty with which you refuse to console me.
Complaint is for our woes a trivial pain,
And cannot halt their course;
But from the friend who grants us solace
We receive genuine relief.
I agree that the incidents that happen to us lead us to reflections always useful for our conduct. I will add that however wise a man’s conduct may be, he can always find something to correct if he wishes to examine himself without bias. Thus, do not doubt the attention I pay to my present state; but I do not agree that this is the first disgrace fortune has made me suffer. I will confess that slight pleasures have sometimes served as a softening to my pains. But if on the one hand you fall into an adulation that you first said you wished to avoid, you attribute to me on the other a prosperity that I have never experienced. Thus, I did not need the contrast of this disgrace, to better dispose me to the taste for pleasures and good fortune. I am not even of the opinion of those who believe the tempest necessary to make the calm more agreeable. In my opinion, it is best only to live without trouble and without setbacks, and I would find more pleasure in gently descending into the agreeable valleys of Tempe, than in going over rocks and precipices to seek a plain upon the summit of a mountain.
[Same Rhyme Endings as the Preceding Letter.]
Dear Pic, if the fate in its wrath
Should steal you from the world’s sight,
To Him who formed the Heaven, the Earth, & the Wave
You would complain just like us.
You would see that a mortal reasonably tires,
As soon as one day snatches his cherished liberty,
And that happiness is not better tasted,
For being mingled with disgraces.
* * *
It is not the horror of the frosts
That heightens the charms of Springtime,
By its own beauties it pleases Nature,
Birds without winter would be much more charmed,
Than to see themselves accustomed
To lose & recover the flowers & the greenery.
* * *
The ill that fate has done us
Always occupies our thoughts,
There is no perfect happiness
Without the forgetting of past pains.
The glory that you propose as the object of my conduct has always been the goal, I have esteemed it more than my fortune itself, and the one would displease me if the other were not the path. I hope that these sentiments, which I have always held, will redouble, as soon as the appeased storm grants me the occasion to let them burst forth. Do not, however, make the bitterness of my Prison a source of pleasure for yourself, and do not be so biased by the interests of my glory that you are insensible to the interests of my repose. The sentiments with which your Letter is filled make me know your character as a good friend well enough; I have no difficulty distinguishing it from many others who pity me and console me, when, with more wisdom and philosophy, you do neither the one nor the other. I will give, my dear Abbé, to everything you have written to me the attention that a Sage can expect from a good disciple; but I am not yet confirmed enough in your Philosophy not to ardently wish that a prompt liberty puts me in a state to show you that I will have profited from your advice. I await its continuation while assuring you that no one in the world is more truly, my dear Abbé, your very humble & very obedient servant.
This 10 March 1701.
🇫🇷 Transcription Fidèle et Corrigée
RÉPONSE DE MONSIEUR L’ABBÉ P ** A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
VOUS me faites connoître, Monſieur, que j’uſe avec vous de trop de rigueur: une morale un peu ſevére que j’ai cru pouvoir hazarder, incommode votre amour propre, & je vous parois cruel, parce que je ne ſuis pas affez touché d’un malheur qui n’exiſte que dans votre imagination. Je ne ſçai point groſſir les objets, les vrais malheurs ſont ceux qui ne nous laiſſent aucune eſpérance; & le votre ne vous livre plus ni à l’incertitude, ni à la crainte. Mais quand vous ſeriez véritablement à plaindre, jugeriez vous à propos que je vous fiſſe pleurer, en ne vous offrant que des larmes impuiſſantes? Appellez vous conſoler ſes amis, que de s’attendrir inutilement avec eux? Et n’eſt-ce pas au contraire leur donner un ſecours ſolide que de les entretenir des raiſons qu’ils ont de ne ſe pas affliger?
Loin de leur faire voir une vaine tendreſſe,
Quand ſur un leger fondement
Une molle délicateſſe
Les jette dans l’abbatement;
Nous devons courageuſement
Les relever de leur foibleſſe.
J’avoue que c’eſt une douceur pour eux de leur faire voir du naturel en nous intéreſſant à leurs peines; mais il eſt plus à propos de leur montrer la raiſon. Il faut combattre leur triſteſſe quand elle excéde leurs malheurs. En l’approuvant trop aiſément, nous devenons coupables de tous les progrès qu’elle fait en eux; & nous leur devons des exemples de fermeté, quand ils nous donnent trop de marques de leur foibleſſe. Ce n’eſt pas que j’aye affez mauvaiſe opinion de votre courage, pour vous ſoupçonner d’abattement, je vous ai toujours vû au-deſſus de votre infortune. Avant que vous fuſſiez jugé, vous receviez vos amis avec la même liberté d’eſprit, que depuis que vous l’avez été; & dans l’incertitude de votre ſort, je vous ai vû la même intrépidité que lorſque vous traverſates un fleuve à la nage à la vue d’une armée de cent mille hommes. Convenez qu’il y a un peu de malice dans votre fait; vous vous plaignez beaucoup moins que vous ne voulez qu’on vous plaigne, & je ſuis perſuadé que vous n’avez de vrai chagrin dans la ſituation où vous êtes, que celui d’avoir déplu au meilleur & au plus grand de tous les Princes. Mais ſi vous avez éprouvé ſa juſtice, il ne tiendra qu’à vous de reſſentir ſes bontés. Votre bonheur eſt toujours dans ſes deſſeins, & vous pouvez vous repoſer ſur lui de votre fortune, ſi vous prenez ſoin de votre gloire. Caillé, caillé Dom Carlos to do azo ché azé e por Su bien.
ALBERT, de votre ſort ſoyez moins agité
Que ſans ceſſe à lui plaire un beau ſoin vous anime;
Rendez-vous, s’il ſe peut, digne de ſon eſtime,
Et laiſſez faire à ſa bonté.
Quelque déférence, Monſieur, que j’aye pour vos déciſions, je ne ſçaurois être de votre avis quand vous dites qu’il n’eſt point de bonheur parfait ſans l’oubli des peines paſſées. Si les hommes étoient toujours heureux ils ne connoîtroient pas le prix de leur félicité; ce n’eſt que l’idée du malheur dont on eſt exempt qui fait goûter la douceur d’un fort paiſible; & la beauté dont les hommes font ſi touchés, & qui leur eſt ordinairement ſi fatale, ne ſeroit point réputée pour un avantage, ſi l’on n’avoit aucune notion de la laideur.
Suave mari magno turbantibus æquora ventis
E terra magnum alteriùs ſpectare laborem;
Nam quia vexari quemquam eſt jucunda voluptas
Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.
Au reſte, Monſieur, je vous dirai que je ſuis charmé de la beauté de votre Lettre. On peut dire de vous ce que les Romains diſoient autrefois du vieux Caton, & ce que les Grecs avoient dit auparavant d’Alcibiades: Ingenium adeò verſatile, ut ad id unum quodcumque faceret natum diceres. Vous écrivez de même que ſi vous ne ſçaviez point combattre, & vous combattez de même que ſi vous ne ſçaviez point écrire. Je ne ſçai où vous avez attrapé cette ſoupleſſe de génie qui ſe tourne ſi aiſément à tout, mais elle vous menera loin ſi vous en voulez faire un bon uſage. Il me ſemble pourtant qu’il n’eſt pas juſte que vous l’emportiez ſur nous en toutes choſes, & que vous faſſiez des irruptions ſi violentes juſques dans le ſacré Valon, pour nous uſurper ambitieuſement l’Empire des Lettres.
Courez de victoire en victoire,
Que votre nom vole au-delà des mers,
Je verrai ſans chagrin tous vos exploits divers
Gravez au Temple de Mémoire;
Je n’ai que le talent de faire quelques vers,
Ne m’enviez pas cette gloire.
On va bientôt vous ouvrir le chemin de la gloire; pendant que vous y cueillerez des lauriers, laiſſez-moi le foible avantage de cueillir de tems en tems quelques fleurs ſur les rives du Permeſſe, Je ſuis, Monſieur, avec beaucoup de reſpect & d’attachement, votre très-humble, &c.
🇬🇧 English Translation
REPLY OF MONSIEUR L’ABBÉ P ** TO THE PRECEDING LETTER.
You let me know, Sir, that I treat you with too much severity: a somewhat severe morality that I thought I could risk, inconveniences your vanity, and I appear cruel to you, because I am not sufficiently moved by a misfortune that exists only in your imagination. I do not know how to exaggerate objects, true misfortunes are those which leave us no hope; and yours no longer delivers you to uncertainty, nor to fear. But even if you were truly to be pitied, would you judge it appropriate that I make you weep, by offering you only powerless tears? Do you call it comforting your friends, to sympathize uselessly with them? And is it not, on the contrary, giving them solid help to talk to them about the reasons they have not to grieve?
Far from showing them a vain tenderness,
When upon a slight foundation
A soft fastidiousness
Throws them into discouragement;
We ought courageously
To raise them up from their weakness.
I admit that it is a kindness for them to see natural feeling in us by taking an interest in their troubles; but it is more proper to show them reason. We must combat their sadness when it exceeds their misfortunes. By approving it too easily, we become guilty of all the progress it makes in them; and we owe them examples of firmness, when they give us too many signs of their weakness. It is not that I have such a bad opinion of your courage as to suspect you of discouragement, I have always seen you above your misfortune. Before you were judged, you received your friends with the same freedom of spirit, as since you have been; and in the uncertainty of your fate, I saw in you the same intrepidity as when you swam across a river in sight of an army of one hundred thousand men. Agree that there is a little malice in your case; you complain much less than you want to be pitied, and I am persuaded that you have no real grief in your present situation, other than having displeased the best and greatest of all Princes. But if you have experienced his justice, it only rests with you to feel his kindness. Your happiness is always in his plans, and you may rely on him for your fortune, if you take care of your glory. Be quiet, be quiet, Dom Carlos, everything that is done is done for your good.
ALBERT, of your fate be less agitated
May a noble care ceaselessly animate you to please him;
Render yourself, if possible, worthy of his esteem,
And leave the rest to his kindness.
Whatever deference, Sir, I have for your decisions, I cannot agree with you when you say that there is no perfect happiness without the forgetting of past pains. If men were always happy they would not know the price of their felicity; it is only the idea of the misfortune from which one is exempt that makes one taste the sweetness of a peaceful fate; and the beauty that men are so moved by, and which is ordinarily so fatal to them, would not be reputed an advantage, if one had no notion of ugliness.
Suave mari magno turbantibus æquora ventis
E terra magnum alteriùs spectare laborem;
Nam quia vexari quemquam est jucunda voluptas
Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.
(It is sweet, when on the great sea the winds are troubling the waters,
to watch from land the great labor of another;
not that the vexation of anyone is a pleasant joy,
but because it is sweet to perceive from what evils you yourself are free.)
Moreover, Sir, I will tell you that I am charmed by the beauty of your Letter. One may say of you what the Romans formerly said of old Cato, and what the Greeks had said before of Alcibiades: Ingenium adeò versatile, ut ad id unum quodcumque faceret natum diceres. (His talent was so versatile, that whatever he did, you would say he was born for that single thing.) You write as if you did not know how to fight, and you fight as if you did not know how to write. I do not know where you have caught this suppleness of genius which turns so easily to everything, but it will lead you far if you wish to make good use of it.
It seems to me, however, that it is not just that you should surpass us in all things, and that you should make such violent incursions even into the sacred Valley, to ambitiously usurp the Empire of Letters from us.
Run from victory to victory,
May your name fly beyond the seas,
I shall see without sadness all your diverse exploits
Engraved in the Temple of Memory;
I have only the talent of writing a few verses,
Do not envy me that glory.
The path of glory will soon be opened to you; while you gather laurels there, leave me the slight advantage of gathering some flowers from time to time on the banks of the Permessus. I am, Sir, with much respect and attachment, your very humble, &c.
🇫🇷 Transcription Fidèle et Corrigée RÉPONSE DE MONSIEUR LE C** D ** A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
SI vous aviez autant de pouvoir pour mettre fin à mes malheurs mon cher Abbé que vous avez d’eſprit pour en exténuer l’idée vous m’auriez bientôt perſuadé que j’ai tort de me trouver malheureux. Mais pendant que vous philoſophez je ſuis encore en Priſon.
Je conviens avec vous que les vrais malheurs ſont ceux qui ne nous laiſſent aucune eſpérance mais cette thèſe eſt bien générale & bien métaphysique. Je vois un certain ſens dans lequel votre propoſition eſt exactement vraie mais ſoit qu’un Abbé ne ſoit pas accoutumé à parler Religion ( quoiqu’il haſarde quelquefois une morale un peu ſévere ) ſoit qu’on croie qu’un malheureux profane comme je ſuis ne ſoit pas capable d’entendre le langage de la Foi vous me conſolez & grondez en Philoſophe ſans entreprendre de me corriger en Chrétien.
Or le Chriſtianiſme à part Monſieur j’oſe vous repréſenter avec tout le reſpect qu’un diſciple doit à ſon maître que vous vous trompez. Vos raiſons ſont ſpirituelles mais elles portent à faux. Il n’y auroit point de malheurs en cette vie ſi votre définition du malheur étoit juſte car aſſurément il n’y a point de malheureux qui ne ſe flatte de quelque eſpérance. L’amour - propre la viciſſitude continuelle des choſes humaines fourniſſent ſans ceſſe des vûes & des eſpérances d’un changement favorable. Le joueur à ſon dernier écu attend une carte heureuſe; le mandiant voit au moins en ſonge un tréſor; le captif ſe forme un eſpoir de liberté ou par la grace de ſes maîtres ou par ſon induſtrie. Enfin au milieu des ténébres les plus profondes du malheur il luit toujours ou l’on croit voir luire quelque rayon.
Je ſouhaite Monſieur que vous ne ſoyez jamais réduit à vous croire heureux par la ſeule eſpérance ou par vos ſeuls raiſonnemens. Quand on ſouffre on eſt réellement malheureux & l’on n’eſt heureux qu’en idée. Ce n’eſt pas que l’eſpérance ne ſoulage ou n’engourdiſſe le mal, mais elle ne guérit pas & ſi l’eſpérance eſt éloignée elle afflige beaucoup plus qu’elle ne conſole. Un mal eſt d’autant plus réel qu’il eſt durable & qu’il retranche le plus du cours d’une vie qui eſt déjà par elle-même ſi courte.
Ce principe établi peut-on compter pour rien pluſieurs mois de Priſon. Quelques Auteurs ont crû que les années de certains peuples n’étoient que des mois & moi je crois que les mois des priſonniers ſont des années.
Vous m’écrivez que des larmes impuiſſantes & un attendriſſement inutile ne conviennent pas aux véritables amis. Rien n’eſt inutile Monſieur quand il ſoulage. J’admire les exemples de fermeté que vous me donnez en me querellant bien à votre aiſe dans votre chambre pour réprimer les marques que je vous donne de ma foibleſſe en me trouvant très-mal dans ma Priſon mais j’aimerois encore mieux que l’on me fit voir du naturel en s’intéreſſant à mes peines. Quel naturel grand Dieu de vouloir étouffer juſqu’à mes plaintes & de dire à Dom Carlos comme vous faites pendant qu’on l’étrangle Caillé caillé Dom Carlos to do azo chè azé e por ſu bien. J’ai ouï conter au moins que c’eſt en étranglant ce pauvre jeune homme, qu’un bourreau Eſpagnol lui diſoit de ſi douces paroles. Voilà qui eſt un peu fort pour faire taire un ami qui ſe plaint dans ſa Priſon. Je m’accommoderois encore mieux de votre rigueur ſtoïcienne que de votre douceur Eſpagnole. Ne craignez point de paſſer pour un foible conſolateur jamais Philoſophe à barbe hériſſée ne s’y prit plus rudement mais cela n’eſt gueres tendre pour un Abbé.
Je m’en vais prendre mon ſérieux puiſque vous êtes ſi ſévere. Cum mollius tibi ferre viderer quam deceret virum accuſaſti me per litteras gravioribus verbis quam tua conſuetudo ferebat. Ciceron s’eſt trouvé ce matin tout ouvert en cet endroit ſur ma table. C’eſt ainſi qu’il ſe défendoit dans ſa douleur contre les reproches de Brutus auquel il ſiéoit un peu plus d’être farouche qu’il ne convient à un Abbé de le paroître.
Ne croyez pas ô trop auſtere Brutus qu’à force de raiſons ou de raiſonnemens on anéantiſſe un malheur effectif ou qu’on donne de la joye au malheureux on le révolte plutôt on l’aigrit. C’eſt en entrant dans ſa peine qu’on s’attire ſa confiance & qu’on ſe met à portée de lui être utile. Il faut lui raprocher adroitement toutes les eſpérances que les coups redoublés de ſon infortune avoient ſi fort éloignées qu’il ne les apercevoit plus. C’eſt alors que l’on a droit de combattre ſa foibleſſe s’il continue à fermer les yeux ſur ſes eſpérances voilà l’occaſion où l’on peut développer la raiſon toute entiere encore faut-il entremêler les traits de fermeté qu’on lui veut inſpirer de quelques retours ſur lui - même il faut intéreſſer ſon amour-propre pour le ranimer.
Nous devons à nos amis dites-vous des exemples de fermeté quand ils nous donnent trop de marques de leur foibleſſe. En vérité, Monſieur penſez-vous que l’ami loin du malheur & du péril ſoit à but avec celui qui ſouffre & l’exemple de l’un peut-il en rien ſervir à l’autre. Il eſt vrai comme vous le remarquez en me piquant avec politeſſe que je ne ſuis peut être pas ſi foible que je le parois mais je ne laiſſe pas d’être & de me ſentir malheureux.
Il eſt vrai encore que je déſire que l’on me plaigne plus que je ne me plains moi-même mais je ne demande pas à tous le monde ces ſentimens ils ne me flattent que de mes vrais amis. C’eſt ce qui me fait ſouhaiter que vous compatiſſiez à mes maux.
Je me plaindrois cependant moi-même & de moi-même avec ſujet ſi malgré le châtiment que je ſouffre je ne reconnoiſſois la bonté du Maître dont j’ai éprouvé la juſtice. Sur cet article je ſuis parfaitement d’accord avec vous aſſurément un des plus grands chagrins dans ma triſte ſituation eſt d’avoir déplu comme vous le dites au meilleur & au plus grand de tous les Princes.
Nulla quidem fano gravior mentis quæ potenti
Pæna eſt quam tanto diſplicuiſſe Viro.
C’eſt l’aveu que faiſoit comme vous ſçavez un Chevalier Romain mille fois plus coupable je l’oſe dire que je ne le ſuis à l’égard d’un Prince moins auguſte & moins grand que le nôtre. Oh que je voudrois que vous fuſſiez Prophéte quand vous m’aſſurez du retour du Roi. Je ne laiſſe pas d’eſpérer de ſa clémence malgré la rigueur de mon ſort après avoir châtié ma jeuneſſe il s’attendrira ſur mon infortune; il récompenſera peut-être un jour la même fidélité dont les apparences de manque lui ont déplu.
Divitiis etiam multos & honoribus auctos
Vidi qui tulerant in caput arma tuum
Cauſa mea eſt melior qui nec contraria dicor
Arma nec hoſtiles eſſe ſecutus opex.
Je me rappelle quelquefois pour me raſſurer ces jours heureux où le Prince me regardoit d’un œil ſi favorable & où il daignoit animer par ſon approbation un jeune cœur qui ne reſpiroit que pour ſon ſervice. J’avoue que ma conduite qui n’a pas toujours été trop canonique mon cher Abbé, & peut-être quelques rapports qui ne tendoient pas à excuſer les fautes de ma jeuneſſe ont pû attirer les rudes coups dont je ſuis accablé. Mais ſi l’on m’a ôté les moyens de ſervir mon Prince en homme de qualité on ne m’en ôtera jamais ni le déſir ni le courage. Il a puni juſtement les fautes d’une jeuneſſe qui s’eſt échappée il récompenſera bientôt les ſentimens d’un cœur qui lui eſt dévoué.
Si piger ad pœnas Princeps ad præmia velox.
Je ſuis bien attrapé ſi jamais complaiſance me brouille avec ma raiſon. Je vais vivre mon cher Abbé comme Epictete & cent fois moins à mon aiſe que votre auſtere mais opulent Séneque c’eſt l’unique voye pour parvenir à vivre heureux.
Au reſte je mourrois inſolvable s’il falloit que je vous rendiſſe d’auſſi jolies Lettres que celles que je reçois de vous ainſi d’une mauvaiſe paye tirez-en tout ce que vous pourrez. Mon infortune ne m’a pas tourné la tête au point de me faire imaginer que je puſſe me battre avec vous à armes égales un Dragon ne peut entrer en lice avec un Abbé la plume à la main mais il peut profiter des leçons qu’il voudra lui donner.
Je me ſuis bien imaginé qu’en répon-dant à votre Lettre je m’en attirerois une ſeconde. Si j’avois toujours fait d’auſſi bons marchés & que pour des choſes de médiocre valeur on m’eût rendu des diamans mes affaires ſeroient en meilleur état peut-être parlerais-je comme Séneque riche. Ce qui eſt de ſûr c’eſt qu’en Sardaigne ou à la Conciergerie je n’aurai jamais ſa foibleſſe. Adieu mon cher Abbé les jours ſaints m’ont fait différer ma réponſe. Ils ſont paſſés rien ne peut vous ſervir d’excuſe pour me faire long-tems attendre vos avis que je déſire avec la même ardeur que je veux que vous ſoyez perſuadé de la ſincérité avec laquelle je ſuis tout à vous.
Quelque longue que ſoit ma Lettre je ne puis m’empêcher Monſieur d’y ajouter ces vers & de vous en demander votre ſentiment.
Bien voudrois voir ALBERT en liberté
Ecrire à Pic detenu dans ſa place
Puis voudrois voir de l’Auteur la grimace
Si tel ſyſtême il lui eut débité.
Mépriſe fers plais-toi dans tes diſgraces
Ejouis-toi d’être innocent puni
Pour quelque temps être du jour banni
Eſt un doux bien; ſans la ſaiſon des glaces
Point ne ſeroit le Printems ſi cheri.
Des lacs d’amour fais par fois de ta chaîne
Prends tes guichets pour des Arcs triomphaux
De la Foreſt [Guichetier.] prends l’œil pour celui de Climene
Pour qui chez toi l’amour ard ſon flambeau,
Foin diroit Pic, cettui rit de ma peine
Et ne ſçait pas quel cas eſt d’être inclus
Nul ne ſçauroit jouer avec ſa chaîne
Vilains en tout ſont des guichets reclus
Et plus encore le Veillacque Portier
Donner amour ne fut oncques ſon métier
Mais bien toujours inſpirer de la haine.
Ainſi pour le très-ſeur eut raiſonné
L’habitant du Parnaſſe.
Partant je dis très-bien fondé
Bien voudrois voir ALBERT en liberté
Ecrire à Pic détenu dans ſa place,
-- Ce 30 Mars 1701
🇬🇧 English Translation REPLY OF MONSIEUR THE COUNT D** TO THE PRECEDING LETTER.
If you had as much power to put an end to my misfortunes, my dear Abbé, as you have spirit to extenuate the idea of them, you would soon have persuaded me that I am wrong to feel unhappy. But while you philosophize, I am still in prison. I agree with you that true misfortunes are those which leave us no hope, but this thesis is very general and very metaphysical.
I see a certain sense in which your proposition is exactly true, but whether an Abbé is not accustomed to speak of Religion (although he sometimes risks a somewhat severe morality) or whether it is believed that a secular unfortunate such as I am is not capable of understanding the language of the Faith, you console and scold me as a Philosopher without undertaking to correct me as a Christian.
Now, Christianity aside, Sir, I dare to represent to you, with all the respect a disciple owes his master, that you are mistaken. Your reasons are spiritual, but they miss the mark. There would be no misfortunes in this life if your definition of misfortune were just, for certainly there is no unhappy person who is not flattered by some hope. Vanity, the continual vicissitude of human things, constantly furnish perspectives and hopes of a favorable change. The gambler with his last coin expects a lucky card; the beggar sees at least a treasure in his dream; the captive forms a hope of liberty either by the grace of his masters or by his industry. Finally, in the midst of the deepest shadows of misfortune, some ray always shines, or one believes one sees a ray shine.
I wish, Sir, that you may never be reduced to believing yourself happy only through hope or through your own reasonings. When one suffers, one is truly unhappy, and one is happy only in idea. It is not that hope does not relieve or numb the pain, but it does not cure, and if hope is distant, it afflicts much more than it consoles. A pain is all the more real the more durable it is and the more it curtails the course of a life which is already so short in itself.
This principle being established, can several months of Prison be counted for nothing? Some Authors have believed that the years of certain peoples were only months, and I believe that the months of prisoners are years.
You write to me that powerless tears and useless pity are not fitting for true friends. Nothing is useless, Sir, when it relieves. I admire the examples of firmness you give me by quarreling with me quite comfortably in your room to suppress the signs of weakness I give you by finding myself very unwell in my Prison, but I would prefer that you show me natural feeling by taking an interest in my troubles. What feeling, good Heavens, to want to stifle even my complaints and to say to Dom Carlos as you do while he is being strangled: “Be quiet, be quiet, Dom Carlos, everything that is done is done for your good.” I have at least heard it told that it was while strangling this poor young man that a Spanish executioner spoke such sweet words to him. That is a bit strong to silence a friend who complains in his Prison. I would accommodate myself even better to your Stoic rigor than to your Spanish sweetness. Do not fear passing for a weak consoler; never did a bristly-bearded Philosopher set about it more rudely, but that is hardly tender for an Abbé.
I shall now assume my serious mien since you are so severe. “When I seemed to you to bear [my misfortune] more gently than was fitting for a man, you accused me in a letter with harsher words than was your habit.” Cicero found himself wide open at this passage on my table this morning. It is thus that he defended himself in his grief against the reproaches of Brutus, to whom it was somewhat more fitting to be rough than it is for an Abbé to appear so.
Do not believe, oh too austere Brutus, that by force of reasons or reasonings one can annihilate an effective misfortune or give joy to the unhappy; rather, one revolts him, one embitters him. It is by entering into his pain that one gains his confidence and puts oneself in a position to be useful to him. One must cleverly bring closer all the hopes that the redoubled blows of his misfortune had pushed so far away that he no longer perceived them. It is then that one has the right to combat his weakness if he continues to close his eyes to his hopes. This is the opportunity where reason can be fully developed; one must still intermingle the traits of firmness one wishes to inspire in him with some reflections upon himself; one must engage his vanity to revive him.
We owe our friends, you say, examples of firmness when they give us too many signs of their weakness. In truth, Sir, do you think that the friend far from misfortune and peril is on a par with the one who suffers, and can the example of the one serve the other in any way? It is true, as you remark, politely provoking me, that I am perhaps not as weak as I appear, but I do not cease to be and to feel unhappy.
It is also true that I desire that I be pitied more than I pity myself, but I do not ask these sentiments from everyone; they flatter me only from my true friends. That is what makes me wish that you sympathize with my ills.
I would complain of myself, however, and justly so, if, despite the punishment I suffer, I did not recognize the goodness of the Master whose justice I have experienced. On this article I am perfectly in agreement with you; assuredly one of the greatest griefs in my sad situation is having displeased, as you say, the best and greatest of all Princes.
Nulla quidem fano gravior mentis quæ potenti Pæna est quam tanto displicuisse Viro.
(Indeed, no punishment is graver to a sound and powerful mind than to have displeased such a Great Man.)
This is the confession, as you know, that a Roman Knight—a thousand times more culpable, I dare say, than I am—made with regard to a Prince less august and less great than ours. Oh, how I wish you were a Prophet when you assure me of the King’s return to favor. I do not cease to hope for his clemency despite the rigor of my fate; after having chastised my youth he will be moved by my misfortune; he will perhaps one day reward the same fidelity whose appearances of lack displeased him.
Divitiis etiam multos & honoribus auctos Vidi qui tulerant in caput arma tuum. Causa mea est melior qui nec contraria dicor Arma nec hostiles esse secutus opes.
(I have also seen many enriched with wealth and honors who had taken up arms against your person. My case is better, for I am not said to have followed contrary arms nor hostile aid.)
I sometimes recall, to reassure myself, those happy days when the Prince looked upon me with such a favorable eye and when he deigned to animate with his approbation a young heart that breathed only for his service. I admit that my conduct, which has not always been too canonical, my dear Abbé, and perhaps some reports that did not tend to excuse the faults of my youth, may have attracted the harsh blows by which I am overwhelmed. But if they have taken away the means of serving my Prince as a man of quality, they will never take away the desire or the courage. He justly punished the faults of a youth who escaped him; he will soon reward the sentiments of a heart that is devoted to him.
Si piger ad pœnas Princeps ad præmia velox.
(If the Prince is slow to punishments, he is quick to rewards.)
I would be greatly caught out if ever complacency embroiled me with my reason. I will live, my dear Abbé, like Epictetus and a hundred times less at my ease than your austere but opulent Seneca; that is the only way to succeed in living happily.
As for the rest, I would die insolvent if I had to return such fine letters as those I receive from you; so, from a bad payer, take all that you can. My misfortune has not turned my head to the point of making me imagine that I could fight you on equal terms. A Dragoon cannot enter the lists with an Abbé, pen in hand, but he can profit from the lessons he chooses to give him.
I well imagined that by replying to your Letter I would attract a second one. If I had always made such good bargains, and if for things of mediocre value I had been given diamonds, my affairs would be in a better state; perhaps I would speak like the rich Seneca. What is certain is that in Sardinia or at the Conciergerie, I will never have his weakness. Adieu, my dear Abbé, the Holy Days caused me to defer my response. They are past; nothing can serve as an excuse for you to make me wait long for your advice, which I desire with the same ardor as I wish you to be persuaded of the sincerity with which I am entirely yours.
However long my Letter may be, I cannot prevent myself, Sir, from adding these verses to it and asking your opinion of them.
I would truly wish to see ALBERT in liberty
Write to Pic detained in his place
Then I would wish to see the Author’s grimace
If he had delivered such a system to him.
Despise chains, delight in your disgraces
And rejoice in being innocently punished
To be banished from the light of day for a time
Is a gentle good; without the season of ice
Spring would not be so cherished.
From the bonds of love, sometimes make of your chain
Take your wickets for triumphal Arches
From La Foreſt [Jailer.] take his eye for that of Climene
For whom love burns his torch within you,
Pshaw! Pic would say, this one laughs at my pain
And knows not what a state it is to be confined,
No one can know to play with their own chain,
Wretched in all are the imprisoned jailers
And even more the Veillacqued Doorman;
To give love was never yet his trade,
But always rather to inspire hate.
Thus, for the very truth, would have reasoned
The inhabitant of Parnassus.
Therefore, I say, founded on great reason,
I would truly wish to see ALBERT in liberty
Write to Pic detained in his place,
-- This March 30, 1701
🇫🇷 Faithful Transcription LETTRE D’UN AUTEUR INCONNU, A MONSIEUR LE C** D**.
NOus tirons, pour ainſi dire, ce fruit de nos malheurs de faire ceſſer le murmure de l’envie, & d’impoſer le ſilence à nos ennemis. Mais que l’effet en eſt différent chez ceux qui nous aiment. C’eſt par des diſcours ſoulageans qu’ils partagent avec nous nos infortunes, & qu’ils nous ſoutiennent dans nos foibleſſes. Vous l’éprouvez, Monſieur, avec juſtice, & le nombre de ceux que votre vertu vous avoit mis à dos, eſt bien ſurpaſſé par le nombre de ceux qui vous plaignent. Que de cœurs touchés de votre innocence ſouffrent de votre châtiment! & ſi la douleur étoit un corps réellement diviſible, au partage que l’on en fait avec vous, vous me ſembleriez quaſi devoir être délivré de toute la vôtre. Loin de ceux qui veulent combattre votre juſte affliction par d’injuſtes raiſonnemens, & la vérité de votre malheur par de faux ſophiſmes, je ne viens point vous propoſer de prendre des amertumes pour des douceurs, ni de goûter la perte de votre liberté comme un bien. Non, non, ſentez le poids de vos fers, connoifſſez votre tourment, pour en triompher avec mérite: je ne veux pas même que vous deviez la moindre conſolation à une diſtraction volontaire du ſouvenir de votre peine; de tels diſcours laiſſent un homme au-deſſous de ſon infortune, & il vous convient de vous élever au-deſſus de la vôtre. Je ſens bien, quand je m’énonce ainſi, toute la rigueur de ma morale; mais je ſens bien toute la force de votre eſprit: Quàm ſuave eſt alloqui percipientem! Qu’il eſt aiſé de travailler à la conſolation d’un bon eſprit, & que le vôtre laiſſe peu d’affaires à ceux qui l’entreprennent. C’eſt cette heureuſe facilité que j’y ai reconnue qui me met la plume à la main. Quel plaiſir en effet de parler à un homme dans les fers, & de n’être point obligé d’épargner à la foibleſſe de ſes yeux le ſpectacle & l’horreur de ſa Priſon! Non, je ne crains point de vous la peindre, vous êtes en effet innocent confondu parmi mille coupables que leurs crimes immolent avec juſtice à l’exemple du public; vous reſpirez le même air & vivez ſous un même toît avec le plus vil rebut du genre humain. Que dis-je? ils n’en ſont plus; leur deſtruction déjà ſouhaitée de toute la nature, ſera tout-à-l’heure prononcée, & l’intervale même qui eſt entre ces deux, eſt une deſtruction continuelle. Voilà, dis-je, quels compagnons le ſort outrageant vous offre, & quels votre vertu vous fait abhorrer & plaindre en même-tems. Sans mentir, il vous faut pardonner ſi les jours en telle compagnie ont un peu plus de vingt-quatre heures pour vous, & ſi le Soleil doit vous ſembler marcher à pas lents ſur nos têtes, ſans qu’on y trouve à dire. Je ne veux point ici amuſer votre douleur par le ſouvenir des bornes aſſurées de votre peine, & je pourrois même ſuppoſer avec vous qu’elles ſont incertaines; car je ſçai que l’aſſiette de votre ame ne l’eſt pas. Malgré toute la dureté qui vous paroît dans mon raiſonnement, il eſt pourtant un genre de conſolation que je ne puis vous refuſer, tant je vous en connois ſuſceptible. Le plus grand de tous les évenemens vient de réveiller l’envie; Mars ouvre la barriere de ſon champ: vous avez paru plus d’une fois dans cette carriere avec diſtinction, & je conçois combien aiſément vous vous laiſſez entraîner à la noble penſée de pouvoir vous ſervir de votre valeur entiere, libre de toute crainte, & flatté de l’eſpoir de plaire. Un Romain jadis, du ſeul ſouvenir de l’un de ſes exploits, ſcut diſſiper & confondre la foule de ſes accuſateurs. Allez, Monſieur; noyez dans le ſang de nos ennemis le ſouvenir des fautes de votre jeuneſſe; en attendant jouiſſez du louable plaiſir dont cet ambitieux deſſain vous comble. Que ce conſeil, de vous livrer ainſi tout entier à une paſſion auſſi déréglée que l’ambition, va révolter de Cyniques contre moi, puiſque la Philoſophie s’en dit la modératrice. Mais il eſt diverſes ſectes, & moi qui n’admets rien de parfait, & qui crois que la plus pure vertu, eſt celle qui eſt la moins obſcurcie de vices, puiſque l’homme n’en peut être tout à fait exempt, je tiens que l’ambition marque moins la foibleſſe de ſon cœur qu’elle n’en éprouve la force.
J’apprens, Monſieur, avec un grand plaiſir, que depuis votre malheur, non-ſeulement vos actions donnent une preuve ſenſible de la tranquillité de votre ame, mais encore que vous faites paroître la liberté de votre eſprit, en répondant avec tant de force & de naturel à ceux qui ont prétendu vous aider de leurs ſtoïques raiſonnemens. En vain vos Lettres brillent de toutes les graces de l’expreſſion & du tour aiſé de la période, on vous y reconnoît moins pour un excellent Rhétoricien, que pour un grand Philoſophe. L’eſprit ne ſçauroit jouer s’il ſouffre, & le vôtre me paroît bien digne que vous lui adreſſiez ce diſtique:
Tu mihi curarum requies, tu nocte vel atra
Lumen, & in ſolis tu mihi turba locis.
Heureux ceux qui peuvent ainſi porter avec eux leur félicité par-tout, & qui peuvent dire avec Ovide & avec vous:
Inter Saraumatas ingenioſus ero.
Cela ſuppoſé, Monſieur, c’eſt perdre ſon tems que de vous écrire pour vous conſoler, & j’en ai déja trop dit à qui en penſe plus que moi. Je ſuis, Monſieur, votre très-humble & très-obéiſſant ſerviteur, &c.
Ce.... Avril 1701
🇬🇧 English Translation LETTER FROM AN UNKNOWN AUTHOR, TO MONSIEUR THE C D**.
We draw, so to speak, this fruit from our misfortunes: to silence the murmur of envy, and to impose silence on our enemies. But how different the effect is among those who love us! It is through comforting discourses that they share our misfortunes with us, and that they sustain us in our weaknesses. You experience this, Sir, with justice, and the number of those whom your virtue had made your enemies, is far surpassed by the number of those who pity you. How many hearts touched by your innocence suffer from your punishment! And if grief were a body actually divisible, by the sharing that is made of it with you, you would seem to me to be almost delivered of all your own. Far from those who wish to combat your just affliction with unjust reasonings, and the truth of your misfortune with false sophisms, I do not come to propose that you take bitter things for sweet, nor to taste the loss of your liberty as a good thing. No, no, feel the weight of your chains, know your torment, so you may triumph over it with merit: I do not even wish that you owe the slightest consolation to a voluntary distraction from the memory of your pain; such discourses leave a man below his misfortune, and it is fitting for you to elevate yourself above your own. I am well aware, when I express myself thus, of all the rigor of my morality; but I am well aware of all the strength of your spirit: How sweet it is to speak to one who understands! ow easy it is to work for the consolation of a fine mind, and how little trouble yours leaves for those who undertake it. It is this fortunate facility that I have recognized in it which puts the pen in my hand. What pleasure, indeed, to speak to a man in chains, and to not be obliged to spare the weakness of his eyes the spectacle and the horror of his Prison! No, I do not fear to paint it for you; you are indeed innocent, confused among a thousand culprits whom their crimes justly immolate for the public example; you breathe the same air and live under the same roof with the vilest refuse of the human race. What am I saying? they are no longer human; their destruction, already wished for by all of nature, will soon be pronounced, and the very interval between these two, is a continual destruction. Behold, I say, what companions outrageous fate offers you, and whom your virtue makes you abhor and pity at the same time. To be honest, we must forgive you if the days in such company have a little more than twenty-four hours for you, and if the Sun must seem to you to move slowly above our heads, without there being anything to say about it. I do not wish here to distract your grief by the memory of the certain limits of your pain, and I could even suppose with you that they are uncertain; for I know that the composure of your soul is not. Despite all the harshness that appears to you in my reasoning, there is yet a kind of consolation that I cannot refuse you, so susceptible to it I know you to be. The greatest of all events has just awakened envy; Mars opens the barrier of his field: you have appeared more than once in this arena with distinction, and I conceive how easily you allow yourself to be carried away by the noble thought of being able to employ your full valor, free from all fear, and flattered by the hope of pleasing. A Roman long ago, by the sole memory of one of his exploits, knew how to dispel and confound the crowd of his accusers. Go, Sir; drown in the blood of our enemies the memory of the faults of your youth; in the meantime, enjoy the commendable pleasure with which this ambitious design fills you. How many Cynics this advice, to surrender yourself thus entirely to a passion as disordered as ambition, will revolt against me, since Philosophy calls itself its moderator. But there are diverse sects, and I who admit nothing perfect, and who believe that the purest virtue is that which is the least obscured by vices, since man cannot be entirely exempt from them, I maintain that ambition marks less the weakness of one’s heart than it proves its strength.
I learn, Sir, with great pleasure, that since your misfortune, not only do your actions give a sensible proof of the tranquility of your soul, but also that you show the freedom of your mind, by replying with such force and naturalness to those who have claimed to assist you with their Stoic reasonings. In vain do your Letters shine with all the graces of expression and the easy turn of the phrase; one recognizes you in them less as an excellent Rhetorician, than as a great Philosopher. The mind cannot play if it suffers, and yours seems to me well worthy of you addressing this distich to it:
You are the rest from my cares, you the light even in the dark
Night, and the crowd for me in solitary places.
Happy are those who can thus carry their felicity with them everywhere, and who can say with Ovid and with you:
Among the Sarmatians, I shall be clever.
That being supposed, Sir, it is a waste of time to write to you to console you, and I have already said too much to one who thinks more than I do. I am, Sir, your very-humble and very-obedient servant, &c.
This.... April 1701
🇫🇷 Faithful Transcription RÉPONSE DE MR. LE C** D** A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
Pourquoi m’écrire les plus belles choses du monde, Monſieur, & me cacher le nom de celui qui me les écrit? Eſt-ce le caractere de diſtinction qu’il y a dans vos Lettres, ou le fond de mon cœur qui vous a été caution de mon jugement? Sçavez-vous bien que je trouve dans votre conduite, & un peu d’orgueil, & un peu de ſoupçon de mon diſcernement & de mon amitié. Enfin, enfin, je vous reconnois, Maſque, vos traits ne ſe peuvent déguiſer. Mais, Monſieur, ſi vous êtes perfuadé de tout ce que vous me mandez, & de la force de mon eſprit, comment n’ayez-vous point imaginé que les louanges d’un Auteur anonyme pourroient m’être ſuſpectes? N’avez-vous point craint, me connoiſſant capable de faire la diſtinction d’un calice rempli d’amertume, & d’une coupe pleine de douceurs, que vous ne paſſaſſiez chez moi pour un adulateur, & que je ne vous accuſaſſe de tomber dans l’excès contraire des Lettres que vous condamnez. Mais voulez-vous que je vous parle avec autant de franchiſe que vous m’en montrez peu? Ma conſolation n’a point été votre but; c’eſt votre amour-propre qui vous a fait agir. Vous vous êtes préſenté à la barriere, vous êtes entré en lice la viſiere baifſſée, & vous vous êtes mêlé avec des combattans à viſage découvert, vous vous doutiez bien que vos coups vous ſeroient reconnoître, & de vos adverſaires, & des ſpectateurs; quelques-uns même de ces derniers (mauvaiſes langues) ont publié que la fineſſe & l’aſtuce de votre conduite ne permettoit pas qu’on s’y méprît; que le haſard que vous couriez étoit médiocre, & qu’une victoire éclatante méritoit bien le riſque d’une ſuite maſquée. Mais j’ai cru être obligé de vous avertir de ces diſcours dont vous ferez l’uſage qu’il vous plaira; ma ſincérité doit vous aſſurer du jugement que j’en ai porté.
Ne doutez point, Monſieur, que mes maux ne reçoivent du ſoulagement par le partage complaiſant qu’en veulent bien faire mes amis; mais je doute qu’un malheur paſſager ſuffiſe pour étouffer l’envie de ceux qui ne m’aiment pas. Ce qui me conſole c’eſt que, ſi leurs chagrins continuent, rien ne les punira mieux que la fin de mes peines, & le retour d’un bonheur dont je ne déſeſpere pas.
Non ſemper imbres nubibus hispidos
Manant in agros, aut Mare Caſpium ;
Vexant inæquales procellæ
Uſque : nec armeniis in oris,
Amice Valgi, ſtat glacies iners
Menſes per omnes : aut Aquilonibus
Querceta Gargani laborant,
Et foliis viduantur Orni.
Les ſophiſmes d’une fauſſe Dialectique ne l’emportent pas ſur ce que la nature me fait ſentir ; & chez moi quand l’homme ſouffre, le Philoſophe moral n’eſt gueres écouté. Je ſens ma peine dans toute ſon étendue, & quoique les conſolations que l’on me donne flattent agréablement mon mal ; je m’efforce ſans ceſſe de me le faire plus grand pour exciter de plus en plus mon courage à le ſupporter.
Vous voyez bien par-là, Monſieur, que vous vous trompez lorſque vous me dites, que mon eſprit laiſſe peu d’affaires à ceux qui entreprennent de le conſoler ; puiſque plus je ſens le poids de mon infortune, plus j’ai beſoin de conſolation. C’eſt à moi à me remplir l’idée de la peinture affreuſe de tout ce que j’ai devant les yeux ; mais c’eſt à mes amis à s’efforcer de mettre un rideau ſur ces tableaux pour en détourner ma vûe. Cependant je vois votre pinceau exactement attaché à les r’embrunir de tout ce qui peut en redoubler le ſombre & le dur. Vous le trempez dans les plus noires couleurs des Cachots, pour ne former à mes yeux que des traits qui portent l’horreur dans mon imagination. Je n’apperçois ſur votre toile que des groupes de malheureuſes victimes traînées aux ſupplices qui les attendent. Quelles attitudes funeſtes ! Quelle terrible ordonnance! Quel affreux coloris ! Et je me vois mêlé dans cet amas confus de miſérables !
Pardonnez-moi ſi je me plains beaucoup plus de votre Tableau que du ſujet qui en fait la matiere. Il eſt bien moins propre pour la conſolation d’un affligé, que pour l’épreuve de ſa patience & de ſon courage.
Mars ouvre la barriere de ſon champ, c’eſt ce qui me fait ſoupirer avec plus d’ardeur après ma liberté, & mes maux ne ſeroient pas ſuſceptibles de conſolation ſans l’eſpérance de rentrer par mes ſervices dans les graces que le ſort m’a fait perdre.
L’exemple de Scipion que vous me citez, fait bien voir qu’aucun homme ne peut être exempt d’être accuſé, puiſqu’il le fut le même jour qu’il avoit détruit Carthage, & c’eſt le ſeul endroit conſolant que je trouve dans votre lettre. Je ſçai bien qu’il ne m’eſt permis de regarder que de fort loin ce Héros de Rome ; mais quelque éloigné que ſoit le point de vûe, il ne m’eſt pas défendu d’eſſayer de m’en faire à l’avenir un modèle pour acquérir cette vertu qui (ſelon votre ſyſteme) ne peut jamais être parfaite.
J’applaudis à votre ſentiment touchant l’ambition. J’ai toujours crû que ſi elle eſt un défaut, c’eſt de tous les vices celui qui approche le plus de la vertu, & qui en eſt l’inſtrument le plus glorieux. Je vous rendrois bien galanterie pour galanterie, en vous citant des vers latins auſſi obligeants que les vôtres, mais je veux que ce ſoit de mon cœur & non de ma mémoire que partent les aſſurances de la parfaite eſtime, & du cas que je fais de vous. Recevez-les donc, je vous prie, mêlez-vous à nos jeux, à nos combats, & venez demain. Je vous attends avec toute l’impatience dûe à votre mérite, & fuis, Monſieur, votre, &c.
Ce 25 Avril 1701.
🇬🇧 English Translation REPLY OF MR. THE C D** TO THE PRECEDING LETTER.**
Why write me the most beautiful things in the world, Sir, and hide the name of the one who writes them to me? Is it the distinguishing character in your Letters, or the nature of my heart which stood surety for my judgment? Are you not aware that I find in your conduct a little pride, and a little suspicion of my discernment and my friendship? Finally, finally, I recognize you, Mask, your features cannot be disguised. But, Sir, if you are convinced of all that you tell me, and of the strength of my spirit, how did you not imagine that the praises of an anonymous Author might be suspect to me? Did you not fear, knowing me capable of making the distinction between a chalice filled with bitterness, and a cup full of sweetness, that you might pass for an adulator in my eyes, and that I might accuse you of falling into the opposite excess of the Letters you condemn? But do you want me to speak to you with as much frankness as you show me little of? My consolation was not your goal; it is your self-love that made you act. You presented yourself at the barrier, you entered the lists with your visor lowered, and you mingled with combatants whose faces were uncovered. You suspected well that your blows would lead to you being recognized by both your adversaries and the spectators; some even of these last (malicious tongues) have publicized that the subtlety and cunning of your conduct did not allow one to mistake you; that the risk you ran was mediocre, and that a brilliant victory well deserved the risk of a masked suit. But I felt obliged to warn you of these discourses, of which you may make whatever use you please; my sincerity must assure you of the judgment I have passed on them.
Do not doubt, Sir, that my misfortunes receive solace through the obliging sharing which my friends are willing to make of them; but I doubt that a passing misfortune is enough to stifle the envy of those who do not love me. What consoles me is that, if their sorrows continue, nothing will punish them better than the end of my pains, and the return of a happiness of which I do not despair.
Not always do the thick clouds cause the rain
To fall upon the fields, nor the Caspian Sea
Is ever troubled by fierce gales;
Nor yet on Armenian shores,
My friend Valgius, stands the lifeless ice
Through all the months: nor do the Garganian
Oak-trees struggle ‘gainst the North Winds,
And the Ash-trees shed their foliage.
The sophisms of a false Dialectic do not prevail over what nature makes me feel; and in my case, when man suffers, the moral Philosopher is scarcely listened to. I feel my pain in all its extent, and although the consolations that are given to me pleasantly flatter my distress; I constantly strive to make it greater for myself, to excite my courage more and more to support it.
You see clearly by this, Sir, that you are mistaken when you tell me that my spirit leaves little work for those who undertake to console it; since the more I feel the weight of my misfortune, the more I need consolation. It is for me to fill myself with the idea of the frightful picture of everything I have before my eyes; but it is for my friends to strive to place a curtain over these tableaux to divert my view. Yet I see your brush strictly devoted to darkening them again with everything that can redouble their somberness and harshness. You dip it in the blackest colors of the Dungeons, to form for my eyes only features that bring horror into my imagination. I perceive on your canvas only groups of unfortunate victims dragged to the tortures that await them. What ill-fated attitudes! What terrible arrangement! What frightful coloring! And I see myself mixed in this confused mass of wretches!
Forgive me if I complain much more about your Painting than about the subject that forms its matter. It is much less suitable for the consolation of an afflicted man than for the testing of his patience and his courage.
Mars opens the barrier of his field; this is what makes me long for my liberty with more ardor, and my troubles would not be susceptible to consolation without the hope of re-entering, through my services, into the graces that fate has made me lose.
The example of Scipio that you cite to me, clearly shows that no man can be exempt from being accused, since he was accused the same day he had destroyed Carthage, and this is the only consoling part I find in your letter. I know well that I am only permitted to look at this Hero of Rome from very far away; but however distant the viewpoint may be, it is not forbidden for me to try to make him a model for the future to acquire that virtue which (according to your system) can never be perfect.
I applaud your sentiment concerning ambition. I have always believed that if it is a fault, it is of all vices the one which approaches virtue the closest, and which is the most glorious instrument of it. I would return gallantry for gallantry, by citing Latin verses as obliging as yours, but I want the assurances of the perfect esteem, and the value I place on you, to come from my heart and not from my memory. Receive them then, I beg you, join in our games, in our battles, and come tomorrow. I await you with all the impatience due to your merit, and remain, Sir, your, &c.
This 25th April 1701.
🇫🇷 Faithful Transcription
LETTRE DE MONSIEUR L’ABBÉ P . A MR. LE C D**.
JE ne vois pas, Monfieur, que je puiſſe foutenir plus longtems le commerce de lettres que j’ai l’honneur d’avoir avec vous. La matiere que nous traitons vous donne trop d’avantage ſur moi; il faudroit que je fuſſe peu touché de mes intérêts pour ne pas m’en appercevoir. Juſques ici nous ne nous ſommes entretenus que de vos peines, & il eſt naturel que vous en parliez mieux que je ne ſçaurois faire; dans ce que vous en dites le ſentiment ſe joint au génie, & toutes vos expreſſions tiennent également du cœur & de l’eſprit. Quelque part que je prenne à vos malheurs, je ne sçaurois tirer de mon cœur les mêmes ſecours que vous recevez du votre; l’on s’explique bien plus éloquemment ſur les peines que l’on ſouffre, que ſur celles où l’on ne fait ſimplement que s’intéreſſer; & le langage de l’amitié n’a jamais tant de force que celui de l’amour propre.
J’ai fait ce qui m’a été poſſible, Monſieur, pour vous faire perdre la ſupériorité que votre infortune vous donnoit ſur moi; j’ai tâché de vous dérober au ſentiment de vos peines, en vous les peignant moindres qu’elles ne vous paroiſſoient; mais votre cœur a eu plus de force ſur votre eſprit, que tous mes raiſonnemens. Malgré ce que je vous ai pû dire, vous avez enviſagé votre malheur dans toute ſon étendue, & grace à votre pénétration, aucune mauvaiſe circonfſtance ne vous en eſt échappée. C’eſt ainſi que l’homme eſt ingénieux à ſe nuire; ce ſeroit pourtant un bonheur s’il pouvoit s’empêcher d’approfondir les maux qui ſont ſans reméde.
Il eſt quelquefois dangereux
De creuſer certaines matieres,
Et je ſçai plus d’un cas où l’on ſeroit heureux
Si l’on avoit moins de lumieres.
* * *
Un époux ſoupçonneux qui vient de réuſſir
A découvrir la honte où ſa femme l’expoſe,
S’en repent tôt ou tard. Il eſt certaine choſe
Qu’on ne doit jamais éclaircir.
* * *
On fait ſouvent fort rude pénitence
D’avoir été trop curieux,
Et c’eſt une grande prudence
De ſçavoir retenir ſes yeux.
Si je conſultois plus mes intérêts que les vôtres, Monſieur, je me plaindrois de celui qui a répondu pour moi à votre derniere Lettre. [On a fait une réponſe anoni- me à la dernie- re Lettre de Mr. Le C** D** à Mr. P Abbé P••] La ſupercherie a été obligeante pour vous, mais je n’y ai pas trouvé mon compte. Il a voulu imiter mon ſtile, & il a ſurpaſſé de bien loin ſon modèle. Son génie peu propre à s’aſſervir, à une imitation indigne de lui, s’eſt élevé au-deſſus du mien, lorſqu’il ne cherchoit qu’à l’égaler. Il a attrapé dans ma maniere d’écrire la perfection où je n’avois pû encore atteindre, & il eſt devenu Original, où il n’avoit prétendu être que Copiſte.
Si les nouveaux imitateurs
Qu’on voit mal à propos s’ériger en Auteurs
Pouvoient dans leurs piéces nouvelles,
Travaillant de leur crû ſurpaſſer leurs modèles,
Comme celui qui pour vous amuſer
En Auteur peu connu s’eſt voulu déguiſer,
L’Opera ni la Comédie
Au lieu d’Originaux qui pourroient impoſer,
Ne nous donneroient plus de mauvaiſes copies.
On n’acheveroit point d’uſer
De l’illuſtre Lully la charmante harmonie,
Et l’on laiſſeroit répoſer
Cynna, Britannicus, Pompée, Iphigenie.
Tout ce qui brille aux yeux du public rebuté;
N’eſt plus qu’un éclat emprunté.
Ce qu’on admire ailleurs chacun ſe l’approprie,
Autrefois les Auteurs travailloient de génie.
En voit-on beaucoup aujourd’hui,
S’élevant de leur vol mériter notre eſtime?
La plupart ne ſçauroient achever une rime,
Que ſur le Pegate d’autrui.
Vous allez jouir de la liberté, Monſieur, elle eſt plus à craindre que les horreurs de la Priſon où vous êtes, quand on ne l’employe que pour faire tort à ſa gloire; elle eſt plus à déſirer que tous les tréſors du monde, quand on en uſe pour s’élever au-deſſus de ſes paſſions. Je ſçai que vous n’êtes impatient de la recouvrer que pour en faire un uſage glorieux; les principes que vous avez reçus de l’éducation & de la naiſſance, me répondent de votre conduite; mais il faut vous précautionner contre les charmes de la volupté; ce qui ne viendra pas de vos ſentimens pourra venir des occaſions. Souvent nous réſiſtons à l’idée des plaiſirs quand ils ſont abſens, & nous y ſuccombons en leur préſence. De la figure dont vous êtes, ils ſont plus à craindre pour vous que pour un autre, ils vous chercheront quand vous les fuirez, & vous les trouverez ſouvent où vous aurez crû les éviter. Le bruit de votre liberté ſe répand par- tout, que ſçais- je ſi l’on ne forme pas déja des deſſeins contre elle?
A vous ſéduire encore les Amours ſe préparent,
Et déja les Graces ſe parent.
Vous les verrez de toutes parts
Accourir à votre paſſage.
Pour arrêter vos pas & fixer vos regards,
Elles mettront tout en uſage,
Airs gracieux, accueils charmans,
Doux regards, doux ſourire, agréable enjouement
Complaiſance, poli langage,
Tendre langueur, timide empreſſement,
Tout ſera par leurs ſoins ménagé galamment.
Ne les écoutez pas, ſi vous voulez m’en croire,
ALBERT, la volupté s’accorde rarement
Avec le devoir & la gloire.
Si vous voulez exercer ſur vous une rigueur néceſſaire, je ne doute point, Monſieur, que vous ne ſoyiez bientôt réconcilié avec la fortune. Il ne tiendra qu’à vous de vous mettre au-deſſus de ſes caprices; nous vivons ſous un Prince qui a fixé depuis long-tems ſon inconſtance en l’aſſujettiſſant au mérite. Je ſuis, Monſieur, avec beaucoup de reſpect & d’attachement, votre très-humble & très-obéiſſant ſerviteur, &c.
Ce 12 Mai 1701.
🇬🇧 English Translation
LETTER FROM MONSIEUR THE ABBÉ P . TO MR. THE C D**.
I cannot see, Sir, that I can sustain much longer the exchange of letters that I have the honor of having with you. The subject we are treating gives you too great an advantage over me; I would have to be little affected by my own interests not to perceive it. Up until now we have only discussed your sorrows, and it is natural that you should speak of them better than I could; in what you say of them, feeling joins genius, and all your expressions partake equally of the heart and of the mind. Whatever share I may take in your misfortunes, I could not draw from my heart the same assistance that you receive from yours; one explains oneself much more eloquently on the sorrows one suffers, than on those in which one merely takes an interest; and the language of friendship never has as much force as that of self-love.
I have done what was possible for me, Sir, to make you lose the superiority that your misfortune gave you over me; I have tried to steal you away from the feeling of your sorrows, by painting them to you as less than they appeared to you; but your heart has had more power over your mind than all my reasonings. Despite what I may have said to you, you have contemplated your misfortune in its full extent, and thanks to your penetration, no bad circumstance has escaped you. This is how ingenious man is in harming himself; yet it would be a blessing if he could stop himself from delving into evils that are without remedy.
‘Tis sometimes dangerous
To dig into certain matters,
And I know more than one case where one would be happy
If one had fewer lights.
* * *
A suspicious husband who succeeds
In uncovering the shame to which his wife exposes him,
Repents of it sooner or later. There is a certain thing
Which one should never clarify.
* * *
One often does a very harsh penance
For having been too curious,
And it is a great prudence
To know how to restrain one’s eyes.
If I consulted my interests more than yours, Sir, I would complain about the one who replied for me to your last Letter. [An anonymous reply was made to the last Letter of Mr. The C** D** to Mr. P the Abbé P••] The deception was obliging to you, but I did not find it to my advantage. He wished to imitate my style, and he surpassed his model by far. His genius, little suited to subjecting itself to an imitation unworthy of him, rose above mine, when he only sought to equal it. He captured in my manner of writing the perfection that I had not yet been able to attain, and he became an Original, where he had only pretended to be a Copyist.
If the new imitators
Who are seen improperly setting themselves up as Authors
Could in their new works,
Working on their own creation, surpass their models,
Like the one who, to amuse you,
Wished to disguise himself as a little-known Author,
Neither the Opera nor the Comedy
Instead of Originals that could impress,
Would no longer give us bad copies.
One would never cease to make use
Of the charming harmony of the illustrious Lully,
And one would allow to rest
Cinna, Britannicus, Pompée, Iphigenie.
All that shines in the eyes of the jaded public;
Is now only a borrowed éclat.
What is admired elsewhere everyone appropriates,
In the past, Authors worked from genius.
Do we see many today,
Rising by their flight to deserve our esteem?
Most would not know how to complete a rhyme,
Except on the Pegasus of others.
You are about to enjoy your liberty, Sir; it is more to be feared than the horrors of the Prison where you are, when it is used only to harm one’s glory; it is more to be desired than all the treasures of the world, when one uses it to rise above one’s passions. I know that you are only impatient to recover it in order to make a glorious use of it; the principles you have received from your education and birth are my guarantee of your conduct; but you must guard yourself against the charms of pleasure; what will not come from your sentiments may come from the occasions. We often resist the idea of pleasures when they are absent, and we succumb to them in their presence. Given your figure, they are more to be feared for you than for another, they will seek you when you flee them, and you will often find them where you thought you had avoided them. The news of your liberty is spreading everywhere, what do I know if plans are not already being formed against it?
To seduce you once more the Cupids prepare,
And already the Graces adorn themselves.
You will see them from all sides
Hasten to your passing.
For arresting your steps and fixing your gaze,
They will put everything to use,
Gracious airs, charming welcomes,
Sweet gazes, sweet smile, pleasant gaiety
Complaisance, polished language,
Tender languor, timid eagerness,
Everything will be managed gallantly by their care.
Do not listen to them, if you want to believe me,
ALBERT, pleasure rarely agrees
With duty and with glory.
If you want to impose a necessary rigor upon yourself, I do not doubt, Sir, that you will soon be reconciled with fortune. It will be entirely up to you to place yourself above her caprices; we live under a Prince who has long since fixed her inconstancy by subjecting her to merit. I am, Sir, with much respect and attachment, your very humble and very obedient servant, &c.
This 12th of May, 1701.
📝 Transcription
RÉPONSE DE MONSIEUR LE C** D** A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
ARmé comme vous êtes, Monſieur, il ne vous eſt pas difficile de ſoutenir toutes fortes de thèſes; & dans les combats d’eſprit, le vôtre vous donne ſur tous vos adverſaires un avantage ſi ſupérieur, que vous ne pouvez douter du ſuccès. Vous ne vous dites foible, que pour rendre vos victoires plus glorieuſes; & celle que vous remportez ſur moi eſt d’autant plus brillante que la matiere dont nous traitons m’étant plus ſenſible, elle devroit me fournir des idées plus correctes & des traits plus accomplis.
C’eſt ainſi que vous faites triompher le génie ſur le ſentiment, & qu’en défendant même une mauvaiſe cauſe, votre eſprit qui ne voit que de loin mes peines, s’exprime mieux que mon cœur qui les ſouffre.
Tout ce que vous m’écrivez me fait cependant connoître, que ce n’eſt pas ſimplement que vous vous intéreſſez dans mes maux, mais que vous y prenez la part du monde la plus ſenſible, & qu’il faut que j’aye bien peu d’amour propre, puiſque toutes ſes pointes cédent aux expreſſions de votre amitié.
Avouez donc, Monſieur, que je ne tire de mon infortune aucune ſupérioté ſur vous. Et comment pourroit - elle m’en donner? Ce ſeroit démentir la nature & l’expérience, qui toutes deux nous apprennent que les malheurs abbatent bien plutôt le génie, qu’ils ne l’élevent. Mais ſi les raiſonnemens que vous avez affecté ne m’ont pas perſuadé, c’eſt que, graces à ma pénétration, plus vous avez pris de peine à me peindre mes maux beaucoup moindres qu’ils n’étoient, plus j’ai connu que vous les jugiez grands, par l’art avec lequel vous vous efforciez de m’en diminuer l’idée.
Mais permettez-moi de vous avouer la foibleſſe de mon génie, & de vous demander où vous trouvez de la juſteſſe dans l’application d’un mari ſottement curieux, avec un priſonnier qui réfléchit ſur ce qu’il ſouffre. Pourquoi voulez-vous que parce que le bon ſens blâme d’une commune voix cette curioſité ridicule d’un jaloux, qui cherche ce qu’il voudroit bien ne point trouver, l’on doive auſſi blâmer celui qui ſe fait une juſte idée de ſon malheur. Il me paroît au contraire qu’autant l’un doit s’abſtenir d’approfondir ſon mal, autant l’autre doit s’appliquer à en connoître toute l’étendue pour éviter d’y retomber.
[Mêmes Bouts rimés que ceux de la Lettre Précédente. ]
S’il eſt quelquefois dangereux
De creuſer certaines matieres,
Je ſçai un autre cas où l’on eſt fort heureux
De ne point manquer du lumieres.
* * *
Un époux ſoupçonneux qui vient de réuſſir,
A paſſer pour un ſot s’expoſe.
Mais ſur les coups du ſort, c’eſt toute une autre choſe,
Et l’on ne peut trop s’éclaircir,
* * *
Avec courage il faut ſouffrir ſa pénitence,
Et de fuir la rechûte être fort curieux,
Et c’eſt ainſi qu’avec prudence,
Le ſage ſur ſes maux doit bien ouvrir les yeux.
Au ſurplus, Monſieur, je ne vois pas que la lettre anonime vous doive fâcher; on me ſemble applaudir ce que l’on s’efforce d’imiter, & l’on ne dèshonore point ſon modèle, lorſque l’on en atteint la perfection. Ainſi je croirois vous avoir rendu juſtice à tous deux, en prenant le tableau copié pour l’original.
Mais que vous me faites de plaiſir de détester les copies eſtropiées que l’on proſtitue aujourd’hui ſur tous les théâtres, rien n’eſt plus joly & plus juſte que la peinture que vous en faites; & l’indignation du public contre les rapſodies modernes eſt auſſi légitime, que ſon chagrin contre vous, de l’avoir livré impitoyablement par votre ſilence à ces Plá-giaires d’accords & d’hemiſtiches. Mais, Monſieur, pourquoi voulez-vous dans la ſuite de votre lettre, que mon cœur & fon penchant pour la vertu ne ſoient pas des garands aſſurés; & pourquoi faut-il que ma naiſſance & mon éducation ſoient les ſeules cautions valables de ma conduite auprès de vous? Ayez un peu doreénavant meilleure opinion de vos amis; je n’aſpire, je vous aſſure, à la rupture de mes liens, que parce qu’ils me ferment la route de la gloire & de la fortune. Vos craintes, cependant ſont obligeantes, & vous me faites un ſenſible plaiſir de vous intéreſſer dans les précautions que je dois prendre contre les charmes flateurs de la volupté. Mais croyez, Monſieur, que l’idée de mon devoir & de la gloire a pour moi des attraits ſi ſupérieurs à ceux des plaiſirs, que je n’en trouverai jamais que dans ce qui pourra rendre mon ſort plus glorieux.
[Mêmes Bours rimés que ceux de la Lettre précédente.]
En vain les Amours ſe préparent,
En vain leur Mere & les Graces ſe parent
Pour m’attaquer de toutes parts.
Qu’elles mettent tout en uſage:
Impénétrable aux traits des plus brûlans regards,
Au travers de leurs feux je trouverai paſſage.
Non, Monſieur, je ne crains plus cette troupe militante que vous formez, d’airs gracieux, de charmans accueils, de doux regards, de doux ſourires, d’agréables enjouemens, de complaiſance, de poli langage, de tendres langueurs, d’empreſſe-mens timides; tout leur feu ne me fait point de peur, & l’honneur, la gloire, la fortune & le devoir, que je leur oppoſerai, obligeront bien-tôt ces foibles ennemis à ſe taire. Voilà, Monſieur, quels ſont mes véritables ſentimens; & quel eſt le cœur que j’ai conſacré au ſervice du plus grand, & du plus équitable Monarque de la Terre. Je ſuis, Monſieur, plus à vous qu’homme du monde, &c.
🇬🇧 English Translation
RÉPONSE DE MONSIEUR THE C** D** TO THE PRECEDING LETTER.
ARmed as you are, Sir, it is not difficult for you to sustain all kinds of theses; and in combats of the mind, yours gives you so superior an advantage over all your adversaries, that you cannot doubt the success. You only call yourself weak to render your victories more glorious; and the one you win over me is all the more brilliant because the subject we are treating, being more sensitive to me, ought to furnish me with more correct ideas and more accomplished strokes.
It is thus that you make genius triumph over sentiment, and that even in defending a bad cause, your mind, which sees my sorrows only from afar, expresses itself better than my heart, which suffers them.
Everything you write to me nonetheless makes me know that it is not simply that you take an interest in my woes, but that you take the most sensitive share in them in the world, and that I must have very little self-love, since all its sharp edges yield to the expressions of your friendship.
Admit then, Sir, that I draw no superiority over you from my misfortune. And how could it give me one? That would be to deny nature and experience, both of which teach us that misfortunes much sooner subdue genius than they elevate it. But if the reasonings you affected have not persuaded me, it is because, thanks to my penetration, the more trouble you took to paint my woes as much smaller than they were, the more I realized that you judged them great, by the art with which you strove to diminish the idea of them for me.
But permit me to avow the weakness of my genius, and to ask you where you find justice in applying the case of a foolishly curious husband to a prisoner who reflects on what he suffers. Why do you wish that because good sense with a common voice blames this ridiculous curiosity of a jealous man, who seeks what he would rather not find, one should also blame him who forms a just idea of his misfortune? It seems to me, on the contrary, that as much as the one should abstain from delving into his ill, the other should apply himself to know its full extent to avoid relapsing into it.
[Same Rhyme Endings as those in the Preceding Letter.]
If ‘tis sometimes dangerous
To dig into certain matters,
I know another case where one is very happy
Not to lack for lights.
* * *
A suspicious husband who succeeds,
Exposes himself to passing for a fool.
But concerning the blows of fate, it is an entirely different matter,
And one cannot be too well-informed,
* * *
With courage one must suffer one’s penance,
And to flee relapse be very curious,
And it is thus that with prudence,
The wise man upon his woes must open his eyes wide.
Furthermore, Sir, I do not see that the anonymous letter ought to anger you; one seems to applaud what one strives to imitate, and one does not dishonor one’s model when one attains its perfection. Thus, I believe I rendered justice to both of you, in taking the copied picture for the original.
But what pleasure you give me by detesting the mutilated copies that are prostituted on all the stages today, nothing is more lovely and more just than the portrait you make of them; and the indignation of the public against modern rhapsodies is as legitimate as its sorrow against you, for having delivered it mercilessly by your silence to these Plagiaries of chords and hemistiches. But, Sir, why do you wish in the remainder of your letter, that my heart and its inclination for virtue should not be assured guarantees; and why must my birth and my education be the only valid cautions for my conduct in your eyes? Have a little better opinion of your friends henceforth; I aspire, I assure you, to the breaking of my bonds, only because they close off the road of glory and fortune to me. Your fears, however, are obliging, and you give me sensible pleasure by interesting yourself in the precautions I must take against the flattering charms of pleasure (volupté). But believe, Sir, that the idea of my duty and of glory has for me attractions so superior to those of pleasures, that I will never find them except in that which can render my fate more glorious.
[Same Rhyme Endings as those in the Preceding Letter.]
In vain the Cupids prepare,
In vain their Mother and the Graces adorn themselves
To attack me from all sides.
Let them put everything to use:
Impenetrable to the strokes of the most burning gazes,
Through their fires I shall find passage.
No, Sir, I no longer fear this militant troop that you form, of gracious airs, of charming welcomes, of sweet gazes, of sweet smiles, of pleasant gaiety, of complaisance, of polished language, of tender languors, of timid eagerness; all their fire does not frighten me at all, and honor, glory, fortune and duty, which I shall oppose to them, will soon oblige these weak enemies to be silent. These, Sir, are my true sentiments; and this is the heart that I have consecrated to the service of the greatest, and most equitable Monarch on Earth. I am, Sir, more yours than any man in the world, &c.
🖋️ Texte Originale (Français)
LETTRE DE MR. L. C. D’A. A MR. ***
MON mal augmente de moment en moment, Monsieur, j’avois crû me soulager en vous parlant hier, mais grands Dieux ! Que je me suis abusé. Je ne vous eus pas quitté, que je sentis des redoublemens terribles ; je regrettois votre conversation, & je la regrettois avec une connoissance parfaite des abîmes où elle me conduisoit ; je vous cherchai par-tout, en nul lieu ne vous trouvai ; la retraite fut le parti que je pris ; c’étoit le seul qui convînt & pour moi & pour ceux qui ignorent la situation de mon cœur. Je rentrai chez moi, l’inaction & la rêverie furent mes seules occupations. Quelle confusion n’éprouvai-je point en regardant ma vie passée.
Quoi ! me disois-je, ce même cœur qui brûle maintenant pour une Divinité, a été capable, a eu la foiblesse de s’amuser à des mortelles, ses égaremens lui ont paru des occupations sérieuses, & dans cet instant seul la vérité dissipe les voiles de l’erreur. Comment aurai-je l’audace de lui offrir mes vœux, pourquoi ne puis-je me servir d’une langue qui n’ait jamais chanté que ses louanges, l’amour ne me fournira-t-il point d’expressions aussi vives que les feux qu’elle a allumés dans mon ame. Enfin après avoir éprouvé tous les divers mouvemens que donnent les désirs, l’espérance & la crainte, je tombai tout-à-coup dans l’horreur du désespoir, mes sens m’abandonnerent, je perdis la raison & je m’évanouis de douleur. Je me trouvai dans une magnifique Forêt dont les chênes sembloient aussi vieux que la terre qui les portoit, nulle trace de mortel ne m’y paroissoit empreinte, les cîmes touffues des arbres étoient impénétrables aux rayons du soleil, les vents s’efforçoient en vain de plier leurs épaisses branches ; enfin rien ne me facilitoit le choix d’une route qui pût me tirer d’un lieu aussi sauvage.
Après avoir tourné mes regards de tous côtés, un endroit où les arbres me parurent moins serrés, me détermina à y porter mes pas, & y chercher une issue. C’est l’ordinaire du malheureux de se laisser aveugler aux plus foibles espérances ; mais quel fut mon étonnement, juste Ciel ! quand soudain une voix se fit entendre avec ces mots.
Soupirs qui dans mon sein retenus par la crainte
Souffrez depuis long-tems une injuste contrainte,
Brisez ce triste cœur ; & vous mes tristes yeux
Pour laver la noirceur d’un forfait odieux,
De deux ruisseaux de sang inondez mon visage.
O Ciel !
Dans ce moment je fus apperçu de la personne qui prononçoit ces paroles ; notre étonnement fut à-peu-près égal ; la joye de nous revoir nous fit oublier pour cet instant nos communs malheurs ; les questions suivirent de près les embrassemens. Enfin ce malheureux me conta qu’étant devenu éperdument amoureux d’une fille de son pays, il avoit été consulter un Magicien Allobroge qui faisoit son séjour dans les Alpes, que ce Magicien ayant sçu qu’il avoit juré une foi éternelle à une Divinité dont il s’étoit éloigné depuis trois mois, il l’avoit relégué dans ce séjour, & que pour le punir de son infidélité, il l’avoit rendu amoureux de cette premiere, en lui ôtant tout espoir d’en être jamais aimé. Eh comment, Dieux cruels, m’écriai-je, vous traitez également & les innocens & les coupables ; où est donc cette équité ? où est cette justice ? qui... A ces mots sortit du creux d’un chêne d’une groſſeur énorme un Vieillard, ſon habit étoit blanc comme l’albâtre, ſa barbe & ſes cheveux étoient comme de la neige, nulles rides n’avoient attaqué ſon front, un air majeſtueux étoit répandu ſur toute ſa perſonne, & impoſoit un reſpect que l’on ne pouvoit combattre; dans ſa main gauche étoit une balance d’or, & dans la droite un glaive tranchant. N’accuſe point les Dieux, me dit-il, leurs deſſeins ſont au-deſſus de la portée des humains, c’eſt en vain qu’un mortel tâche de les pénétrer, & l’effort ſeul qu’il employe à connoître ſa deſtinée, eſt un crime qui n’eſt jamais impuni; c’eſt la véritable ſageſſe que de ſe ſoumettre à eux; il faut obéir aveuglement à leurs ordres & préférer cette obéiſſance à la poſſeſſion de tout autre bien; ils récompenſent la fidélité & puniſſent les infidèles; qu’elle ne t’abandonne jamais, cette fidélité, & je te rendrai auſſi heureux que celui que tu vois malheureux: je veux qu’il ſoit lui-même l’inſtrument de ton bonheur, ce te ſera une marque ſenſible de la puiſſance des Etres que tu dois ſervir. Je vais te donner un cœur neuf qui n’ait jamais rien aimé; j’ouvrois la bouche pour le refuſer, quand il me répartit: je t’entends, tes chaînes te plaiſent, j’y conſens, tu ſeras heureux. Au même inſtant tout disparut; je me vis ſeul avec un petit chien blanc, un cordon de ſoye verte mêlée d’or étoit autour de ſon col, je l’attachai à mon bras, & ſoudain je me ſentis porté par la vague des airs dans une iſle au milieu de la mer; le petit chien me conduiſit à un palais ſuperbe, dont la magnificence auroit touché un homme capable de goûter d’autres plaiſirs que ceux de la vûe d’une maîtreſſe qu’il adore. Je n’avois qu’à ſouhaiter, tout m’étoit fourni hors la ſeule choſe que je déſirois le plus. Je languiſſois au milieu de l’abondance, tout n’étoit occupé qu’à me ſervir, & cet empreſſement me devenoit quaſi auſſi cruel que l’abandon où j’avois été dans la forêt. La ſolitude étoit le ſeul bien que je pûſſe goûter dans ce lieu; je paſſois les nuits à ſoupirer, je mangeois le miel & buvois le lait que l’on m’offroit dans l’amertume & dans les pleurs; je commençois à ne plus compter ſur les paroles du Vieillard, & rien n’étoit égal à mon déſeſpoir, il étoit trop violent pour que je pûſſe le cacher; tout le monde y prenoit part, & ſe rangeoit des lieux où l’on me voyoit aller, ils rendoient ainſi ſans le ſçavoir hommage à la Déeſſe que j’adore. Je leur faiſois pitié, & leur donnois en même temps du reſpect, car on regarde ainſi quelquefois les infortunés à un certain point. Le déſaſtre donne une certaine majeſté qui fait que l’on ſe retire du chemin d’un aveugle, comme de celui d’un Roi. Cette même raiſon faiſoit que les Anciens conſacroient les lieux où la foudre étoit tombée, pour faire honneur juſqu’aux moindres veſtiges du courroux du Ciel. Enfin un jour l’Aurore commençant à peindre l’Horiſon de cent mille couleurs, chaſſoit Hecate, dont les noires ombres fuyoient après elle, quand accablé de mon malheur, je me rendis auprès d’un ruiſſeau, qui avant que de ſe jetter dans la mer du haut des rochers qui couronnoient l’iſle, baignoit par mille tours & retours ſur lui-même une fertile prairie. Les petites fleurs qui y naiſſoient, ne laiſſoient point de liberté pour le choix; l’on eût dit qu’elles étoient autant de pierres précieuſes; chaque goute de roſée changeoit de brillant à chaque pas que faiſoit le Soleil ſur l’Horiſon, les ſaules & les arbriſſeaux qui bordoient l’onde courante, étoient couverts d’un million de... petits oiſeaux, qui ſortant à peine de leurs nids, eſſayoient leurs jeunes & foibles aîles ſur les branches; tous par leurs petits gazouillemens promettoient le plus beau jour du monde; les poiſſons ſembloient prendre part à leur joye, & bondiſſoient dans l’eau à l’arrivée du Maître de la Nature. Moi ſeul étois triſte; le Soleil qui m’animoit étoit caché pour moi, je ne pouvois mener qu’une morne & languiſſante vie hors de ſa préſence; parler & me plaindre étoit la même choſe, & me plaindre étoit ma ſeule occupation. Je remontois à la ſource de ce ruiſſeau en gémiſſant, quand mon chien que je tenois toujours attaché me tira pour me faire retourner ſur mes pas; ma douleur m’empêcha d’y faire attention la premiere fois; enfin je le ſuivis, il me conduiſit à un petit berceau que quelques arbres courbés avoient naturellement formé en entrelaſſant leurs branches; je n’y fus pas entré que la beauté que j’adore s’offrit à mes yeux, ſa tête ſur un tronc étoit négligemment panchée, ſes cheveux blonds épars voltigeoient autour d’un viſage qu’à plaiſir les graces ſembloient avoir fait, un vêtement léger où le Zéphir badinoit, me couvroit mille beautés dont une ſeule m’aſſuroit de la perfection de toutes les autres. L’Amour voloit mollement autour de ſes charmes, & tâchoit de la perſuader; mais elle le repouſſoit toujours. Il ſe commença entre eux un ſanglant combat, mais tous les traits qu’il lui décocha tomberent ſur moi; pas un ne lui fit la moindre playe, mon ſang ruiſſelant de toutes parts, me fit approcher de l’onde qui paſſoit à ſes pieds pour y laver mes bleſſures; arrête, arrête, me dit elle, qu’oſetu entreprendre? ne ſois pas ſi hardi que de me toucher, retire-toi, ou ta mort ſeroit le prix de ta témérité. Ces paroles furent un oracle pour moi, je demeurai immobile ſans voix; revenu un peu de cet état, j’allois lui demander pardon de mon innocente faute, quand le ſage Vieillard ſortit du ruiſſeau, & lui adreſſant la parole, lui tint ce diſcours. Ceſſe, ceſſe de combattre, vainement tu réſiſte, c’eſt inutilement qu’un cœur né tendre, ſe défend d’aimer, il a beau connoître les dangers d’un attachement, les peines qu’il faut eſſuyer dans les commencemens d’une paſſion, les traverſes qu’il doit craindre dans la poſſeſſion, & les regrets qui reſtent après la perte de cette poſſeſſion, toutes tes réflexions ſeront inutiles, ton ſort eſt de partager les chaînes que tu fais porter; il faut que tu ſois eſclave à ton tour, & rien ne t’en peut empêcher; conſidère l’état où tu as mis cet Amant, & prends en pitié; les Dieux ſont juſtes, ils veulent que tu ſois le prix de ſa fidélité, comme ils ont voulu que l’infidèle V.... fût lui-même ſon propre bourreau, en conduiſant ici ſon rival. Le vieillard n’eût pas plûtôt touché d’une baguette d’yvoire le petit chien, que l’animal disparut, & je vis votre frere immobile, après quoi le Sage s’évanouit, & la charmante beauté ſe levant, d’une courſe légere, gagnoit les rochers qui bordoient la mer, quand courant après je la joignis; mais en l’embraſſant nous tombâmes tous deux dans un précipice affreux, le vent ſembla pourtant nous porter toujours enſemble; la chûte ne fut point rude, s’il m’en ſouvient; je ne fus point étonné du danger que je courrois, je la ſerrois entre mes bras, je ne concevois de bonheur que de partager avec elle l’événement d’une pareille aventure; enfin vint un inſtant où je ne ſentis plus rien, que tout le plaiſir dont eſt capable de jouir un mortel, joint à toutes les beautés d’une Divinité.
Voilà, Monſieur, mon ſonge; je n’ai eu qu’un bonheur imaginaire, & je me trouve réellement le plus malheureux de tous les hommes. Que je puiſſe vous voir aujourd’hui à quelque heure, je ne cherche qu’à m’achever; ne refuſez pas ce plaiſir à un ami auſſi véritable qu’eſt, Monſieur, votre très-humble & très-obéiſſant ſerviteur, A.
🇬🇧 English Translation
LETTER FROM MR. L. C. D’A. TO MR. ***
My suffering increases from moment to moment, Monsieur; I believed I would find relief by speaking with you yesterday, but Great Gods! How I deceived myself. No sooner had I left you than I felt terrible renewals of my pain; I longed for our conversation, and I longed for it with a perfect awareness of the abysses to which it was leading me. I sought you everywhere, but found you nowhere; withdrawal was the path I chose; it was the only one suitable for me and for those who are unaware of the state of my heart. I returned home; idleness and dreaming were my only occupations. What confusion did I not feel in looking back upon my past life!
“What!” I said to myself, “this same heart which now burns for a Divinity, was capable of, and had the weakness to amuse itself with mortals? Its wanderings seemed to it like serious pursuits, and only in this moment does the truth dissipate the veils of error. How shall I have the audacity to offer her my vows? Why can I not use a tongue that has never sung anything but her praises? Will love not provide me with expressions as vivid as the fires she has lit in my soul?” Finally, after having experienced all the various stirrings of desire, hope, and fear, I fell suddenly into the horror of despair; my senses abandoned me, I lost my reason, and I fainted from grief. I found myself in a magnificent Forest whose oaks seemed as old as the earth that bore them; no trace of any mortal appeared imprinted there; the tufted crests of the trees were impenetrable to the rays of the sun; the winds strove in vain to bend their thick branches; in short, nothing facilitated my choice of a route that might pull me from so wild a place.
After casting my gaze in every direction, a spot where the trees appeared less crowded determined me to turn my steps there and seek an exit. It is the habit of the wretched to allow themselves to be blinded by the weakest hopes; but what was my astonishment, Just Heaven! when suddenly a voice was heard with these words:
Sighs, held within my breast by fear,
Suffering for so long an unjust constraint,
Break this sad heart; and you, my mournful eyes,
To wash away the blackness of an odious crime,
Flood my face with two rivers of blood.
O Heaven!
In that moment, I was perceived by the person who was uttering these words; our astonishment was roughly equal; the joy of seeing each other again made us forget for that instant our shared misfortunes; questions closely followed our embraces. Finally, this unhappy man told me that, having fallen desperately in love with a girl of his country, he had gone to consult an Allobrogian Magician who resided in the Alps; that this Magician, having learned that he had sworn eternal faith to a Divinity from whom he had strayed for three months, had banished him to this place; and that to punish him for his infidelity, he had made him fall in love with the former, while stripping him of all hope of ever being loved by her. “Eh, how is it, cruel Gods,” I cried out, “that you treat the innocent and the guilty alike? Where then is this equity? Where is this justice? Which...” At these words, there came out from the hollow of an oak of an enormous size, an Old Man. His attire was white as alabaster, his beard and hair were like snow; no wrinkles had attacked his brow; a majestic air was spread over his entire person, imposing a respect that one could not resist. In his left hand was a golden scale, and in his right, a sharp sword. “Do not accuse the Gods,” he told me, “their designs are beyond the reach of humans; it is in vain that a mortal tries to penetrate them, and the very effort he employs to know his destiny is a crime that never goes unpunished. It is true wisdom to submit to them; one must blindly obey their orders and prefer this obedience over the possession of any other good. They reward fidelity and punish the unfaithful; let it never abandon you, this fidelity, and I shall make you as happy as the one you see is miserable. I wish for him to be the instrument of your happiness; this will be a tangible sign to you of the power of the Beings you must serve. I am going to give you a new heart that has never loved anything.” I was opening my mouth to refuse it, when he replied: “I hear you; your chains please you; I consent to it, you shall be happy.” At that very instant, everything vanished. I found myself alone with a small white dog; a cord of green silk mixed with gold was around its neck. I fastened it to my arm, and suddenly I felt myself carried by the waves of the air to an island in the middle of the sea. The little dog led me to a superb palace, whose magnificence would have touched a man capable of tasting pleasures other than the sight of a mistress he adores. I had only to wish, and everything was provided for me, except the one thing I desired most. I languished in the midst of abundance; everything was occupied only with serving me, and this eagerness became almost as cruel to me as the abandonment I had suffered in the forest. Solitude was the only good I could taste in this place; I spent the nights sighing; I ate the honey and drank the milk offered to me in bitterness and tears. I began to no longer count on the Old Man’s words, and nothing equaled my despair; it was too violent for me to hide. Everyone took part in it and moved away from the places where I was seen to go; thus, without knowing it, they paid homage to the Goddess I adore. I moved them to pity, and at the same time commanded their respect, for one sometimes looks upon the unfortunate in such a way. Disaster bestows a certain majesty that causes one to step out of the path of a blind man just as one does for a King. This same reason was why the Ancients consecrated the spots where lightning had struck, to honor even the smallest vestiges of Heaven’s wrath. Finally, one day as Aurora began to paint the horizon with a hundred thousand colors, chasing away Hecate—whose black shadows fled before her—overwhelmed by my misfortune, I went to the side of a brook. Before casting itself into the sea from the height of the rocks that crowned the island, it bathed a fertile meadow with a thousand twists and turns. The little flowers that grew there left no freedom of choice; one would have said they were so many precious stones. Every drop of dew changed its brilliance with every step the Sun took upon the horizon. The willows and the shrubs bordering the running water were covered with a million little birds, who, having barely left their nests, were testing their young and weak wings upon the branches; all, by their little chirps, promised the most beautiful day in the world. The fish seemed to take part in their joy and leaped in the water at the arrival of the Master of Nature [the Sun]. I alone was sad; the Sun that animated me was hidden from me; I could lead only a dismal and languishing life outside of her presence. To speak and to complain were the same thing, and complaining was my only occupation. I was walking back toward the source of this brook, groaning, when my dog, whom I still kept leashed, pulled me to make me turn back. My grief prevented me from paying attention the first time; finally, I followed him. He led me to a small bower that several curved trees had naturally formed by interlacing their branches. No sooner had I entered than the beauty I adore offered herself to my eyes. Her head was leaned carelessly against a trunk; her loose blonde hair fluttered around a face that the Graces seemed to have crafted for pleasure. A light garment, in which the Zephyr [the west wind] played, covered a thousand beauties, of which a single one assured me of the perfection of all the others. Love flew softly around her charms and tried to persuade her, but she always pushed him away. A bloody combat began between them, but all the arrows he shot at her fell upon me; not one caused her the slightest wound. My blood streaming from every side, I approached the water that flowed at her feet to wash my wounds. “Stop, stop!” she said to me. “What do you dare undertake? Do not be so bold as to touch me; withdraw, or your death shall be the price of your temerity.” These words were an oracle to me; I remained motionless and voiceless. Having recovered a little from this state, I was going to ask her pardon for my innocent fault, when the wise Old Man came out of the brook, and addressing her, spoke thus: “Cease, cease to fight; you resist in vain. It is useless for a heart born tender to defend itself from loving; it may well know the dangers of an attachment, the pains that must be endured at the start of a passion, the setbacks one must fear in possession, and the regrets that remain after the loss of that possession—all your reflections will be useless. Your fate is to share the chains you make others wear. You must be a slave in your turn, and nothing can prevent you from it. Consider the state into which you have put this Lover, and take pity. The Gods are just; they wish for you to be the prize for his fidelity, just as they wished for the unfaithful V.... to be his own executioner by leading his rival here.” No sooner had the old man touched the little dog with an ivory wand than the animal disappeared, and I saw your brother standing motionless; after which the Sage vanished. The charming beauty, rising with a light run, made for the rocks bordering the sea, when, running after her, I reached her. But in embracing her, we both fell into a frightful precipice; yet the wind seemed to carry us always together. The fall was not harsh, if I recall correctly. I was not at all astonished by the danger I ran; I held her in my arms. I could conceive of no greater happiness than to share with her the outcome of such an adventure. Finally, there came a moment when I felt nothing more but all the pleasure a mortal is capable of enjoying, joined to all the beauties of a Divinity.
There, Monsieur, is my dream. I have had only an imaginary happiness, and I find myself in reality the most unhappy of all men. May I see you today at some hour? I seek only to finish myself [my story or my life]; do not refuse this pleasure to a friend as true as is, Monsieur, your very humble and very obedient servant, A
VOUDROIS-TU; cher Amant, parmi le bruit des armes,
Entendre le récit de mes vives allarmes ?
Et quand Mars dans ton ſein allume ſes fureurs
Tes yeux daigneront-ils voir une Amante en pleurs
Quel trouble, quel effroi, de tout mon cœur s’empare ?
Il court un bruit confus, qu’un combat ſe prépare,
Que Bade vainement ſonge à ſe retrancher,
Qu’au milieu de ſes Forts Villars le va chercher.
Bruit cruel ! chaque mot m’épouvante & me glace.
Le Ciel me feroit-il preſſentir ma diſgrace ?
Ah ! je ſçai que la Gloire a pour toi trop d’appas,
Que l’Honneur au péril précipite tes pas.
Pour un Guerrier, tes yeux ont pour moi trop de charmes ;
Pour un Amant, ton cœur aime trop les allarmes.
Le Ciel devoit du moins te rendre, en te formant,
Ou moins vaillant Guerrier, ou moins aimable Amant.
De mon ſexe timide ignorant la foibleſſe,
Je ſuis faite au péril, ainſi qu’à la tendreſſe.
Que ne m’eſt-il permis de voler après toi ?
Si je ſuivois tes pas, je n’aurois nul effroi ;
J’irois braver la mort, & ſerois toujours prête
A m’expoſer aux coups qui menacent ta tête.
Ta jeuneſſe, tes traits, ce teint vif, ces appas,
Ces cheveux qu’Apollon ne déſavoueroit pas,
Dans l’empire amoureux inévitables charmes,
Pour toi dans les combats ſont d’inutiles armes.
Un homicide plomb avec impunité,
Frappe ſans reſpecter l’âge ni la beauté.
Adonis, comme toi, fut autrefois aimable ;
Pour toi je crains, hélas ! ſon deſtin déplorable.
Venus entre ſes bras lui vit perdre le jour ;
Je n’ai pas ſes attraits, mais j’en ai tout l’amour.
Mere des doux plaiſirs, favorable Déeſſe,
Toi que ſuivent toujours les ris & la jeuneſſe,
Je t’implore aujourd’hui. Si d’une tendre voix,
J’ai quelque fois chanté la douceur de tes loix,
Si j’ai vanté ton fils, ſes traits & ſon empire,
Et porté dans les cœurs les flammes qu’il inſpire,
Vole, deſcends des Cieux, ſers-toi de ces regards,
Qui ſçavent, quand tu veux, deſarmer le Dieu Mars ;
Obtiens qu’à mon Amant il ne ſoit point funeſte.
Mais, que dis-je, inſenſée, & quel eſpoir me reſte ?
En voyant cet objet de mes vœux les plus doux,
Tu ſerois ma rivale, & Mars ſeroit jaloux.
Parmi tant de frayeurs, c’eſt toi ſeul que j’implore ;
Souviens-toi, cher Amant, que mon ame t’adore,
Que tu dois de mes pleurs faire ceſſer le cours,
Qu’en expoſant ta vie, il y va de mes jours.
Would you wish, dear Lover, amidst the din of arms,
To hear the account of my vivid alarms?
And when Mars ignites his furies in your breast,
Will your eyes deign to see a Mistress in tears?
What trouble, what terror, takes hold of my entire heart?
A confused rumor runs that a battle is being prepared,
That Baden dreams in vain of entrenching himself,
That in the midst of his Forts, Villars goes to seek him.
Cruel rumor! Every word terrifies and freezes me.
Would Heaven make me feel a foreboding of my disgrace?
Ah! I know that Glory has too many charms for you,
That Honor hurries your steps into peril.
For a Warrior, your eyes have too much charm for me;
For a Lover, your heart loves alarms too much.
Heaven should have at least made you, in forming you,
Either a less valiant Warrior, or a less lovable Lover.
Ignorant of the weakness of my timid sex,
I am made for peril, as well as for tenderness.
Why am I not permitted to fly after you?
If I followed in your footsteps, I would have no fear;
I would go to brave death, and would always be ready
To expose myself to the blows that threaten your head.
Your youth, your features, that lively complexion, those charms,
That hair which Apollo would not disavow,
Inevitable charms in the empire of love,
Are useless weapons for you in combat.
A murderous bullet with impunity,
Strikes without respecting age or beauty.
Adonis, like you, was once lovable;
For you I fear, alas! his deplorable fate.
Venus saw him lose his life in her arms;
I do not have her attractions, but I have all her love.
Mother of sweet pleasures, favorable goddess,
You who are always followed by laughter and youth,
I implore you today. If with a tender voice,
I have sometimes sung the sweetness of your laws,
If I have praised Cupid, his arrows and his empire,
And carried into hearts the flames he inspires,
Fly, descend from the Heavens, use those glances
Which know how, when you wish, to disarm the god Mars;
Ensure that to my Lover he is not fatal.
But what am I saying, foolish woman, what hope remains for me?
Upon seeing this object of my sweetest vows,
You would become my rival, and Mars would be jealous.
Amidst so many fears, it is you alone whom I implore;
Remember, dear Lover, that my soul adores you,
That you must make the flow of my tears cease,
For in exposing your life, you risk my own days.
🖋️ Texte Original (Français)
RÉPONSE DE M. LE COMTE D’ALBERT, A la Lettre que Mademoiselle MAUPIN lui avoit écrite, pour lui annoncer le parti qu’elle avoit pris de ſe retirer du Monde.
VOUS voulez, Emilie, que je vous diſe mon ſentiment ſur le parti que vous prenez: & de la maniere dont vous vous expliquez, il me ſemble que vous attendez que j’approuve votre deſſein pour le ſuivre avec plus de confiance.
Songez-vous à qui vous vous adreſſez? Eſt-ce ma religion, eſt-ce mon cœur, eſt-ce ma complaiſance que vous voulez mettre à l’épreuve? Et comptez-vous, en me conſultant, que je ſois aſſez le maître de mes ſentimens, pour vous fortifier dans les votres? Avez-vous perdu l’idée de ce que je ſuis à votre égard? N’eſt-ce pas inſulter à mon malheur, que de me forcer à l’approuver? Et ne mériteriez-vous pas, que pour vous punir de votre injuſtice, je me rangeaſſe du parti du monde, contre vous-même?
Je ſçai que vous ne doutez pas de la part que je prends à tout ce qui peut faire votre bonheur: mais ignorez-vous que vous ne pourrez parvenir à celui où vous aſpirez, qu’aux dépens du mien propre, & ſans qu’il m’en coûte mon repos? Ne devez-vous pas craindre qu’à force de m’intéreſſer à ce que vous faites, je ne tâche à vous en diſſuader? Et pouvez-vous ſagement vous fier à un homme, qui ne ſçauroit agir de bonne foi, ſans trahir ſes intérêts? Vous le ſçavez, Emilie, depuis que vous renoncez au monde, mes intérêts deviennent bien différens des vôtres.
A quelle extrémité me réduiſez-vous donc, pour répondre à la bonne opinion que vous avez de moi? Et qu’il m’en coûte cher de vous avoir perſuadée de ma ſincérité? Il faut que je me détache de moi-même pour me conformer à vos intentions; il faut que j’étouffe tout ſentiment de ſenſibilité & de délicateſſe, il faut enfin que je vous tienne un langage tout oppoſé aux mouvemens de mon cœur, & que je m’immole pour vous plaire. Jamais la raiſon n’a tant pris ſur la nature: mettez donc à ce ſacrifice tout le prix qu’il mérite; c’eſt le plus grand que j’aye jamais fait, & que je puiſſe faire de ma vie. Ç’en eſt donc fait? Vous prenez le parti de la retraite: vous quittez le monde, & nous vous allons perdre pour toujours; rien ne ſembloit pourtant vous preſſer encore, & vous aviez dans les charmes ſeuls de votre voix, de quoi fournir à ſes plaiſirs.
Cependant vous le quittez ce monde attentif à vous plaire, & idolâtre de vos talens: la plupart de ceux qui s’en ſéparent, ſe plaignent de ſon infidélité, & c’eſt à lui à ſe plaindre de la vôtre.
Vous aimez-mieux, dites-vous, être infidèle au monde qu’à la lumiere qui vous éclaire; vous connoiſſez ſes injuſtices & ſes caprices, & vous ne lui donnez des marques de votre inconſtance qu’afin de prévenir la ſienne.
Mais en vérité, croyez-vous être aſſez d’accord avec vous-même, pour n’être point ébranlée dans votre réſolution? Le dégoût qui fait retirer les autres, eſt ſouvent mêlé de dépit; & ſi l’on ne peut pas vous ſoupçonner d’être piquée contre le monde, ne l’aimez-vous point encore en le quittant? Et quand même vous ne l’aimeriez plus, n’avez-vous pas lieu de croire que vous en êtes aimée? Aurez-vous donc aſſez de courage pour vous mettre au-deſſus de ces conſidérations, & pour triompher, non-ſeulement de vos ſentimens, mais encore du regret que l’on a de votre perte.
Si vous en venez à bout, cette victoire n’eſt pas commune: la plupart des femmes ont bien de la peine à prendre leur parti, lorſqu’elles ceſſent de plaire, & que, de tout ce qu’elles laiſſent au monde, rien ne les regarde plus que le dégoût qu’il a pour elles.
Vous ſentez-vous parfaitement détachée de ces douces habitudes que vous aviez contractées avec lui? Tous les liens par où vous y teniez ſont-ils rompus? L’horreur de la ſolitude où vous allez vous réduire, ne vous effraye-t-elle point? La nature en eſt-elle d’accord? Et ne craignez-vous pas que la vertu qui vous ſépare du monde ne prenne trop ſur votre amour-propre.
Ne vous y trompez pas, Emilie, vous le porterez avec vous dans votre retraite, cet amour-propre: il conſervera, ſans que vous vous en apperceviez, des intelligences ſecrettes avec le monde, & ils agiront enſuite tous deux de concert pour vous ébranler & pour vous ſéduire. Il vous laiſſe maintenant diſpoſer en apparence de vos ſentimens, parce qu’il ſemble ſe contenter de la gloire que l’on trouve à ſurmonter ſes paſſions; mais cette gloire qui le flatte aujourd’hui, lui paroîtra bien-tôt peut-être une chimere. Il voudra vous faire entendre que dans le monde comme ailleurs, on peut modérer ſes déſirs, que les plaiſirs ſont plus dangereux dans l’éloignement que quand on les enviſage de près; qu’ils ne doivent tout leur prix qu’à l’idée que l’on s’en fait dans la ſolitude, & que l’uſage leur ôte ce que leur prête ſouvent une imagination échauffée.
Vous m’allez dire que vous les connoiſſez aſſez pour n’en jamais oublier l’abus; mais croyez-moi, votre imagination démentira votre mémoire: vous vous ferez une nouvelle idée de ces plaiſirs comme s’ils avoient changé de nature: le monde vous paroîtra plus beau dès que vous n’y ſerez plus; vos ſens qui ſeront repoſés & qui auront repris de nouvelles forces, y entraîneront encore vos déſirs. Ce même amour-propre qui prendra le parti de vos ſens, vous ſera regarder votre retraite plutôt comme un effet de votre inconſtance, que comme l’ouvrage de votre raiſon, il vous perſuadera que votre zèle a été trop prompt, & vos démarches trop précipitées. Vous l’écouterez, malgré les grands motifs qui vous ont déterminée; peut-être y aura-t-il des momens où vous ſerez d’accord avec lui, & où vous vous ſerez une raiſon contre votre raiſon même.
D’ailleurs vous trouverez plus d’obſtacles que vous ne penſez dans l’état de vie que vous choiſiſſez: je ſçai que vous avez du courage, mais êtes-vous ſûre que vous aurez de la conſtance? La ſolitude qui ne vous épouvante point dans la chaleur de votre zèle, n’aura-t-elle rien qui vous rebute & qui vous ſurmonte? Comptez-vous y être exempte de l’ennui qui l’accompagne? Et votre eſprit pourra-t-il ſe défendre de l’abattement où il tombe, quand privée de tout commerce, il n’aura plus où s’appuyer que ſur lui-même. Nous avons en nous-mêmes bien moins de reſſources que nous ne penſons. Quelque dégoût qui nous éloigne quelquefois de la ſociété, ce dégoût céde bien-tôt à l’attrait de ſes charmes, & quoique nous nous aimions toujours au-deſſus de tout, vous ne ſçauriez croire combien & juſqu’à quel point nous nous déplaiſons à nous-mêmes.
Mais je ne ſonge pas que vous avez pris votre parti, & que tous ces retours que je vous fais faire ſur vous-même ſont inutiles. Il n’eſt plus queſtion de vous diſtraire d’un deſſein que vous ne voulez point quitter, il ne s’agit que des regles que l’on doit ſe preſcrire en le ſuivant; que ne ſuis-je à portée de vous en donner, & de vous éclairer ſur l’uſage que vous devez faire de la vertu!
Qu’elle eſt méconnoiſſable & différente d’elle-même, cette vertu, dans les actions & dans les diſcours de ceux qu’on nomme ordinairement dévôts. Ils croyent en exprimer le caractere dans l’uſage qu’ils en font, & ils ne nous expriment que leur humeur & leurs paſſions; ils prétendent en ſuivre les maximes, & ils ne ſuivent uniquement que leurs propres mouvemens: au lieu de ſe conformer à elle, ils la conforment à eux & la ramenent à leurs inclinations; & loin de ſe tranſporter dans ſon eſprit & de ſe détacher du leur, ils l’aſſujettiſſent à leurs ſens, & ne la font ſervir qu’à leurs deſſeins.
La Vertu eſt humble, modeſte, charitable, déſintéreſſée & compatiſſante. Elle ne conſerve aucune de ces qualités avec ces dévôts: dans les ames véritablement converties, elle couvre les défauts du prochain, les excuſe, les diminue, & ſe les cache ſouvent à elle-même. Dans les dévôts elle les dévoile indiſcrettement, en parle avec immodération, les exagere & les empoiſonne même le plus ſouvent, ſous prétexte de les vouloir corriger.
Quel affreux caractere ne lui donnent-ils pas? Elle eſt médiſante dans leur bouche, quand elle doit être zèlée; indiſcrette, quand il la faut circonſpecte: elle eſt cruelle, quand la charité la demanderoit condeſcendante; orgueilleuſe, injuſte & vindicative, quand il faut qu’elle ſoit humble, équitable & miſéricordieuſe; enfin ils lui donnent tous les ſentimens du vice, ſous la couleur ſpécieuſe de la Religion.
Démêlez, Emilie, démêlez la fauſſe vertu de ces dévôts affichés, d’avec la vertu ſincere des Saints; que les ſentimens qui vous ſéparent du monde ne vous inſpirent point de préſomption; ſoyez ſage & circonſpecte dans vos diſcours; ne parlez point des vices du ſiécle avec une oſtentation de vertu: gémiſſez en ſecret du déſordre & de la corruption des mœurs; mais ne les condamnez que par vos exemples. Vous n’êtes point encore aſſez autoriſée dans la vertu pour vous emporter contre le vice: laiſſez parler les juſtes & ceux qui en ont reçû la Miſſion, & réduiſez-vous humblement à pratiquer ce qu’ils vous diſent.
Il y a une ſorte de bienſéance & de pudeur pour ceux qui commencent à ſuivre la vertu: il faut qu’elle vous éclaire, qu’elle vous humilie & qu’elle vous touche à force de l’étudier & de la ſuivre, & vous n’en ſçauriez parler ſi-tôt, ſans être ſuſpecte d’oſtentation & de vanité.
Mais je fais tort à la Puiſſance qui vous touche & qui vous conduit; vous avez déja triomphé par ſon ſecours des obſtacles que j’oppoſe à votre Vertu: quel changement eſt le votre! Et quelle différence de cet édifice nouveau que la Grace vient d’élever en vous, d’avec cet édifice de chair que le monde y avoit formé! Vous n’agiſſez plus par le même eſprit; vous ne voyez plus par les mêmes yeux; vous n’avez plus la même volonté: vos déſirs, après avoir long-tems enchaîné votre ame à des objets périſſables, vous élevent maintenant au-deſſus des choſes terreſtres, & vous font tendre aux biens parfaits: vous ne vivez plus que de la vie de l’ame; quoique la votre ſoit encore unie à votre corps, elle n’eſt plus aſſujettie à l’empire de la chair; & ſemblable aux Cèdres du Liban, elle ne tient à la Terre que pour s’élever vers le Ciel.
Tout ce qui vivoit en vous y eſt mort: la Grace y a introduit une nouvelle vie, & le glaive du Dieu vivant a coupé dans votre cœur toutes les branches que pouſſoit la tige corrompue que le vieil-homme y avoit miſe. Plus de penchant pour les plaiſirs, plus d’amours, plus de préférence pour des attraits périſſables, plus de complaiſance pour vous-même; tous vos ſoins, tous vos mouvemens ſe réuniſſent au bien de l’ame; vos regards ſe détournent de tout ce qui vous avoit ſéduite; votre cœur ne pouſſe plus de ſoupirs, que pour regretter les momens que vous avez employés à plaire au monde: vous ne faites plus de pas que pour éviter ce que vous recherchiez, & vous ne formez plus de vœux qui ne ſervent à détruire ceux que vous aviez accoutumé de faire.
Ceux que vous voyiez tous les jours, & à tous momens, & qu’au gré de vos ſentimens & de vos déſirs vous ne voyiez pas encore aſſez, n’ont plus rien qui plaiſe à vos yeux. Cette vivacité que vous aviez pour eux eſt éteinte: vous ne reſſentez plus ni les inquiétudes de l’abſence, ni les mouvemens du retour, & l’on peut maintenant prononcer leurs noms devant vous ſans vous cauſer aucun trouble; enfin vous avez oublié pour jamais les douces habitudes que vous aviez formées avec eux, & dont vous avez dit tant de fois, que la ſeule mort étoit capable de vous détacher.
Quel progrès de la Grace dans votre cœur! Vous n’êtes plus entraînée par le torrent des paſſions du monde; vous ne reſſentez plus ni chagrin ni jalouſie contre les perſonnes qui vous faiſoient autrefois ombrage; vous leur avez abandonné les biens que vous leur diſputiez ſi vivement & toujours avec ſuccès; & tous chagrins ont ceſſé entre vous, parce qu’il n’y a plus ni chagrin ni jalouſie où il n’y a plus de concurrence.
Votre cœur ſi ſenſible autrefois ne reſſent plus ni crainte ni défiance; ces ſoins de plaire, ces délicateſſes recherchées, ces attentions ſi ſuivies ne ſont plus pour vous d’aucun uſage; tous ces goûts frivoles ſont immolés au devoir qui fait votre objet: votre ame s’en eſt détachée, & vous avez rompu avec vous-même, pour vous faire un plaiſir durable, de la privation de tous les plaiſirs qui périſſent.
Non-ſeulement vous êtes devenue inſenſible aux Créatures, mais aux avantages de la Fortune; l’ambition ne poſſede plus votre cœur; les biens & les honneurs qu’elle recherche vous paroiſſent vains & paſſagers; l’envie de paroître & de briller, ſi naturelle aux perſonnes de votre âge & de votre ſexe, ne vous agite plus, & ne vous fait point avoir recours à ces moyens forcés & ſouvent illégitimes que les femmes ambitieuſes mettent en uſage lorſqu’elles n’en ont pas d’autres, & qu’elles veulent, à quelque prix que ce ſoit, ſatisfaire leur vanité.
Enfin, Emilie, la ſeule idée du bien immortel vous occupe & vous conduit: vous vous êtes détachée du monde pour vous livrer à la main du Tout-Puiſſant; c’eſt cette main qui guide vos actions, & qui vous ſoutient; nul nuage n’obſcurcit la vérité qui vous éclaire: elle marche devant vous, & vous la ſuivez fidélement, ainſi que le Peuple de Dieu ſuivoit la colomne de feu qui le conduiſoit au déſert: toute poſſeſſion vous paroît mépriſable, hors celle de la Terre promiſe, & vous ne voulez point d’autre héritage que celui des enfans d’Abraham.
Ah! chere Emilie, qu’en pareille occaſion les chaînes de la fidélité ſont peſantes, & que les Conſeils que l’on donne, parce que l’on ſe croit obligé de les donner, ſe donnent de mauvaiſe grace. Mais j’ai promis, j’ai commencé, il faut achever: je frémis moi-même de ma réſolution; les avis qu’il faut que je continue de vous donner, ſont au-deſſus de ma portée: d’où me vient donc cette force? Il falloit, Emilie, que je m’uniſſe à vous, & que je vous ſuiviſſe juſques dans l’état où vous vous êtes élevée, pour que je puſſe m’acquitter de ma promeſſe.
Ce n’eſt pas aſſez de vous être détachée des choſes terreſtres & de vous voir ſupérieure à vous-même; ce n’eſt pas aſſez d’avoir été docile à la Grace qui vous a appellée, il faut l’être encore à celle qui vous ſépare du monde & de vous-même; mais c’eſt la Grace de la perſévérance qui nous ſanctifie & qui nous unit à Dieu. Vous avez ſuivi les deſſeins de Dieu ſur vous, quand vous avez été appellée, mais vous ne les avez pas encore remplis; la volonté du Pere des lumieres eſt que nous ſoyons Saints, & nous ne pouvons être Saints que par la perſévérance.
Le principal & l’unique but de tout ce que Dieu a fait pour vous, de ſa naiſſance, de ſa vie, de ſa mort & de ſa réſurrection; c’eſt votre ſanctification, & tout ce qu’il exige que vous faſſiez, tous les ſecours qu’il vous donne pour l’accomplir, toutes les graces qu’il vous communique, toutes les juſtices, toutes les miſéricordes qu’il exerce ſur vous, ne ſont que dans cette vûe: c’eſt où ſe réduiſent pour vous, ſon amour, ſa colere, ſes promeſſes, ſes menaces, ſes condeſcendances & ſes rigueurs.
Vous voyez donc bien, Emilie, que juſqu’à ce jour vous n’avez été que dans les moyens qui conduiſent à la Sainteté, & que vous n’avez point d’autre mérite que de les avoir mis fidélement à profit. Tous ces mouvemens que Dieu vous a donnés pour vous tirer de l’état où vous étiez; inſpirations, graces, bienfaits, eſpérances de ſes promeſſes, menaces de ſes jugemens, dégoût du monde, enfin tout ce qui accompagne la grace de la Vocation; rien n’a été inutile pour vous toucher, vous avez reçû la ſurabondance de la Grace, & vous ne l’avez pas reçûe en vain: mais pour achever de remplir les vûes de Dieu ſur vous, il faut que vous reconnoiſſiez que ces graces ne ſont pas ſeulement une vocation, mais encore un engagement à la Sainteté.
Je vous débite une morale bien ſérieuſe; avouez que vous ne vous y attendiez pas: je n’aurois pas crû moi-même, en commençant cette Lettre, m’engager ſi avant dans la Spiritualité. Cependant vous n’en devez pas être ſurpriſe, connoiſſant mon cœur, & ſon attachement pour vous, il ſe ſent une ſecrete joye de vous faire voir juſqu’à quel point il ſe détache de ſes propres mouvemens, pour ſe conformer aux vôtres, & pour vous donner ſujet, à force d’entrer dans vos nouveaux ſentimens, de vous ſçavoir à vous-même quelque gré, ſans bleſſer votre vertu, du pouvoir que vous avez encore ſur lui.
Continuez, Emilie, continuez à perſévérer dans vos ſages réſolutions, que les femmes qui vivent dans le faſte & dans la molleſſe, ne vous faſſent point envie, qu’elles s’applaudiſſent, à leur gré, de l’attention qu’on a pour elles, du trouble & de l’agitation qu’elles cauſent dans les cœurs qui ſont prévenus en leur faveur, & du culte profane, que l’on rend à leurs attraits.
Quelque flattée que ſoit leur gloire, des vivacités que l’on a pour elles, & des extravagances qu’elles font faire à ceux qui les aiment, elles ont des retours facheux que vous avez quelquefois éprouvés vous même, & qui vous vange pleinement de leurs plaiſirs
Vous avez quitté le monde, lorſque vous lui plaiſiez encore, & qu’il ne tenoit qu’à vous d’en jouir; elles le quitteront, ſuivant l’apparence, lorſqu’elles en ſeront mépriſées; leur retraite ne ſçauroit donc alors leur faire honneur, parce qu’elles n’auront plus rien à y prétendre, ni rien à lui refuſer.
Nous en voyons qui traînent honteuſement dans les aſſemblées, & les ſpectacles, les débris de leurs charmes, tandis que l’on y regrette les vôtres. Quelle différence du ſacrifice que vous venez de faire à Dieu, d’avec celui qu’elles lui réſervent!
Pendant qu’elles mettent leur étude à réparer l’outrage que le tems a fait à leur beauté, vous employez vos ſoins à orner votre Ame des vertus que vous aviez négligées: vos fonctions ſont bien différentes, & le ſuccès de vos ſoins ſurpaſſe de bien loin celui qu’elles doivent attendre de l’attention qu’elles ont à plaire; votre offrande eſt agréable à Dieu, & la leur eſt rebutée des hommes; tous vos pas vous conduiſent au Bien ſuprême, & toutes leurs démarches les en éloignent; vous avez tout à eſpérer du Dieu des Miſéricordes dans ce que vous faites, elles ont tout à craindre de Dieu & des hommes dans ce qu’elles font. Que de raiſons, Emilie, pour vous faire goûter les douceurs de votre retraite, & pour vous enflammer de plus en plus de l’amour des biens éternels.
En voilà plus, Emilie, que je ne croyois vous en dire; vous trouverez ſans doute que je m’énonce mal ſur les choſes du Salut; mais ſi vous n’êtes pas contente de mes expreſſions, vous devez l’être de ma complaiſance; elle n’eſt plus ſoupçonnée d’intérêt, comme elle pouvoit l’être autrefois, puiſqu’elle me fait approuver ce qui m’attriſte, & que lorſque je devrois me plaindre de votre changement, elle m’engage à reſpecter votre vertu.
🇬🇧 English Translation
REPLY FROM MONSIEUR LE COMTE D’ALBERT, To the Letter which Mademoiselle MAUPIN had written to him, to announce the decision she had taken to withdraw from the World.
You wish, Emilie, that I tell you my sentiment regarding the course you are taking: and from the manner in which you explain yourself, it seems to me that you expect me to approve your design so that you may follow it with greater confidence.
Do you consider to whom you are addressing yourself? Is it my religion, is it my heart, is it my complacency that you wish to put to the test? And do you expect, in consulting me, that I am enough the master of my feelings to strengthen you in your own? Have you lost the idea of what I am in relation to you? Is it not an insult to my misfortune to force me to approve it? And would you not deserve, as punishment for your injustice, that I should side with the world, against yourself?
I know you do not doubt the part I take in everything that can make for your happiness: but are you unaware that you cannot attain the happiness to which you aspire, except at the expense of my own, and without it costing me my repose? Should you not fear that, by dint of taking an interest in what you do, I may try to dissuade you from it? And can you wisely trust a man who would not know how to act in good faith without betraying his own interests? You know it, Emilie, since you renounce the world, my interests become quite different from yours.
To what extremity do you therefore reduce me, in order to respond to the good opinion you have of me? And how dearly it costs me to have persuaded you of my sincerity! I must detach myself from myself to conform to your intentions; I must stifle every feeling of sensibility and delicacy; I must, in short, hold a language to you entirely opposed to the movements of my heart, and sacrifice myself to please you. Never has reason gained such ground over nature: therefore, grant this sacrifice all the value it deserves; it is the greatest I have ever made, and which I could make in my life. Is it done, then? You choose the path of retreat: you leave the world, and we shall lose you forever; yet nothing seemed to press you yet, and you had in the charms of your voice alone enough to furnish its pleasures.
Nevertheless, you leave this world attentive to please you, and idolizing your talents: most of those who separate from it complain of its infidelity, and it is for it to complain of yours.
You prefer, you say, to be unfaithful to the world than to the light which illuminates you; you know its injustices and its caprices, and you only give it signs of your inconstancy in order to forestall its own.
But in truth, do you believe yourself sufficiently at peace with yourself not to be shaken in your resolution? The disgust that makes others withdraw is often mingled with spite; and if one cannot suspect you of being vexed with the world, do you not still love it as you leave it? And even if you no longer loved it, do you not have reason to believe that you are loved by it? Will you therefore have enough courage to raise yourself above these considerations, and to triumph, not only over your own feelings, but also over the regret that your loss inspires in others.
If you succeed, this victory is not common: most women have great difficulty deciding their course when they cease to please, and when, of everything they leave to the world, nothing concerns them more than the disgust it feels for them.
Do you feel perfectly detached from those sweet habits you contracted with it? Are all the ties by which you held to it broken? Does the horror of the solitude to which you are going to reduce yourself not frighten you? Is Nature in agreement with it? And do you not fear that the virtue which separates you from the world may gain too much over your self-love?
Do not deceive yourself, Emilie, you will carry it with you into your retreat, this self-love: it will secretly maintain, without your realizing it, communication with the world, and they will then both act in concert to shake and seduce you. It allows you now to dispose of your feelings in appearance, because it seems content with the glory found in overcoming one’s passions; but this glory which flatters it today will perhaps soon appear to it as a chimera. It will want to make you understand that in the world as elsewhere, one can moderate one’s desires, that pleasures are more dangerous in the distance than when one considers them up close; that they owe all their value only to the idea one forms of them in solitude, and that usage often removes what a heated imagination lends them.
You will tell me that you know them well enough never to forget their abuse; but believe me, your imagination will belie your memory: you will form a new idea of these pleasures as if they had changed their nature: the world will appear more beautiful to you as soon as you are no longer in it; your senses, which will be rested and will have regained new strength, will still draw your desires toward it. This same self-love, which will side with your senses, will make you regard your retreat more as an effect of your inconstancy than as the work of your reason; it will persuade you that your zeal was too prompt, and your steps too hasty. You will listen to it, despite the great motives which determined you; perhaps there will be moments when you will agree with it, and when you will form a reason against your very reason.
Besides, you will find more obstacles than you think in the state of life you are choosing: I know you have courage, but are you sure you will have constancy? Will the solitude which does not frighten you in the heat of your zeal have nothing that repels you and overcomes you? Do you expect to be exempt from the boredom which accompanies it? And will your mind be able to defend itself from the dejection into which it falls, when deprived of all commerce, it will have nowhere to lean but upon itself. We have far fewer resources within ourselves than we think. Whatever disgust may sometimes distance us from society, this disgust soon yields to the attraction of its charms, and although we always love ourselves above all else, you would not believe how much and to what extent we displease ourselves.
But I forget that you have made your decision, and that all these reconsiderations I make you undertake upon yourself are useless. It is no longer a question of distracting you from a design you do not wish to abandon; it is only a matter of the rules one must prescribe for oneself in following it. Why am I not at hand to give you some, and to enlighten you on the use you should make of virtue!
How unrecognizable and different from itself is this virtue in the actions and discourses of those commonly called the devout. They believe they are expressing its character in the use they make of it, yet they only express to us their temper and their passions; they pretend to follow its maxims, and they follow solely their own impulses: instead of conforming to it, they conform it to themselves and bring it back to their own inclinations; and far from transporting themselves into its spirit and detaching themselves from their own, they subject it to their senses, and make it serve only their own designs.
Virtue is humble, modest, charitable, disinterested, and compassionate. It retains none of these qualities with these devout individuals: in truly converted souls, it covers the faults of one’s neighbor, excuses them, minimizes them, and often hides them even from itself. In the devout, it indiscreetly unveils them, speaks of them immoderately, exaggerates them, and most often even poisons them, under the pretext of wishing to correct them.
What a dreadful character they give it! It is slanderous in their mouth, when it should be zealous; indiscreet, when it must be circumspect; it is cruel, when charity would demand it to be condescending; proud, unjust, and vindictive, when it must be humble, equitable, and merciful; in short, they give it all the sentiments of vice, under the specious color of Religion.
Discern, Emilie, discern the false virtue of these self-proclaimed devout people from the sincere virtue of the Saints; let the feelings that separate you from the world not inspire presumption in you; be wise and circumspect in your words; do not speak of the vices of the age with an ostentation of virtue: groan in secret over the disorder and corruption of morals; but condemn them only by your examples. You are not yet authorized enough in virtue to lash out against vice: let the just and those who have received the Mission speak, and humbly restrict yourself to practicing what they tell you.
There is a kind of propriety and modesty for those who begin to follow virtue: it must enlighten you, humble you, and move you by dint of studying and following it, and you cannot speak of it so soon without being suspected of ostentation and vanity.
But I do an injustice to the Power which moves and guides you; you have already triumphed, with its help, over the obstacles I oppose to your Virtue: what a change is yours! And what a difference between this new edifice that Grace has just raised within you, and that edifice of flesh that the world had formed there! You no longer act by the same spirit; you no longer see with the same eyes; you no longer have the same will: your desires, after having long chained your soul to perishable objects, now raise you above earthly things, and make you tend toward perfect goods: you live only by the life of the soul; although yours is still united to your body, it is no longer subjected to the empire of the flesh; and, like the Cedars of Lebanon, it only holds to the Earth to rise towards Heaven.
Everything that lived within you there is dead: Grace has introduced a new life there, and the sword of the living God has cut in your heart all the branches that the corrupted stem, which the old man had put there, was pushing forth. No more inclination for pleasures, no more loves, no more preference for perishable attractions, no more complacency for yourself; all your cares, all your impulses unite for the good of the soul; your gaze turns away from everything that had seduced you; your heart no longer utters sighs except to regret the moments you spent pleasing the world: you take no steps except to avoid what you sought, and you no longer form wishes that do not serve to destroy those you were accustomed to making.
Those you saw every day, and at every moment, and whom, according to your feelings and desires, you did not yet see enough, no longer have anything that pleases your eyes. That liveliness you had for them is extinguished: you no longer feel the anxieties of absence, nor the impulses of return, and one can now pronounce their names before you without causing you any trouble; finally, you have forgotten forever the sweet habits you had formed with them, and of which you said so many times that death alone was capable of detaching you.
What progress of Grace in your heart! You are no longer swept away by the torrent of the world’s passions; you no longer feel either sorrow or jealousy against the people who formerly caused you shadow; you have abandoned to them the advantages you disputed so vividly and always successfully; and all sorrows have ceased between you, because there is no longer either sorrow or jealousy where there is no longer competition.
Your heart, formerly so sensitive, no longer feels either fear or defiance; those efforts to please, those sought-after delicacies, those attentive follow-ups are no longer of any use to you; all these frivolous tastes are sacrificed to the duty which is your object: your soul has detached itself from them, and you have broken with yourself, to make a lasting pleasure for yourself, out of the deprivation of all pleasures that perish.
Not only have you become insensitive to Creatures, but also to the advantages of Fortune; ambition no longer possesses your heart; the goods and honors it seeks appear vain and fleeting to you; the desire to appear and shine, so natural to persons of your age and sex, no longer agitates you, and does not make you resort to those forced and often illegitimate means that ambitious women use when they have no others, and when they wish, at any cost, to satisfy their vanity.
Finally, Emilie, the sole idea of the immortal good occupies and guides you: you have detached yourself from the world to surrender yourself to the hand of the Almighty; it is this hand which guides your actions and sustains you; no cloud obscures the truth which enlightens you: it walks before you, and you follow it faithfully, just as the People of God followed the pillar of fire which led them through the desert: all possessions seem despicable to you, except that of the Promised Land, and you desire no other inheritance than that of the children of Abraham.
Ah! dear Emilie, in such an occasion, how heavy are the chains of fidelity, and how grudgingly are the Counsel given, which one feels obliged to give. But I promised, I began, I must finish: I tremble myself at my resolution; the advice I must continue to give you is beyond my reach: where does this strength come from? It was necessary, Emilie, that I unite myself to you, and that I follow you even into the state to which you have elevated yourself, so that I might acquit myself of my promise.
It is not enough to have detached yourself from earthly things and to see yourself superior to yourself; it is not enough to have been docile to the Grace which called you, you must also be docile to that which separates you from the world and from yourself; for it is the Grace of perseverance which sanctifies us and unites us to God. You followed the designs of God concerning you when you were called, but you have not yet fulfilled them; the will of the Father of lights is that we be Saints, and we can only be Saints through perseverance.
The principal and unique goal of everything God has done for you—His birth, His life, His death, and His resurrection—is your sanctification, and everything He demands you do, all the help He gives you to accomplish it, all the graces He communicates to you, all the justices, all the mercies He exercises upon you, are only with this view: it is to this that His love, His anger, His promises, His threats, His condescensions, and His severities are reduced for you.
You see clearly, then, Emilie, that up to this day you have only been in the means which lead to Holiness, and that you have no other merit than having faithfully put them to good use. All these impulses that God has given you to draw you from the state you were in—inspirations, graces, benefits, hopes of His promises, threats of His judgments, disgust with the world, finally everything that accompanies the grace of Vocation—nothing has been useless in moving you, you have received the superabundance of Grace, and you have not received it in vain: but to complete the fulfillment of God’s designs concerning you, you must recognize that these graces are not only a vocation, but also an obligation to Holiness.
I am delivering quite a serious moral discourse; admit that you did not expect it: I would not have believed myself, when beginning this Letter, that I would engage so deeply in Spirituality. However, you should not be surprised, knowing my heart and its attachment for you; it feels a secret joy in showing you to what extent it detaches itself from its own impulses to conform to yours, and to give you cause, by dint of entering into your new sentiments, to grant yourself some credit, without offending your virtue, for the power you still have over him.
Continue, Emilie, continue to persevere in your wise resolutions; may the women who live in splendor and luxury not cause you envy, let them applaud themselves, as they wish, for the attention they receive, for the trouble and agitation they cause in hearts preoccupied in their favor, and for the profane worship that is rendered to their charms.
However flattered their glory may be by the vivacity shown towards them, and the extravagances they make those who love them commit, they have vexing returns that you yourself have sometimes experienced, and which fully avenge you of their pleasures.
You left the world when you still pleased it, and when it was entirely in your power to enjoy it; they will leave it, according to all appearances, when they are despised by it; their retreat will therefore not be able to do them honor then, because they will have nothing left to claim from it, nor anything to refuse it.
We see some who shamefully drag the remnants of their charms through assemblies and spectacles, while your own are regretted there. What a difference between the sacrifice you have just made to God, and the one they reserve for Him!
While they make it their study to repair the outrage that time has done to their beauty, you employ your care to adorn your Soul with the virtues you had neglected: your functions are very different, and the success of your care far surpasses what they should expect from the attention they have to please; your offering is agreeable to God, and theirs is rejected by men; all your steps lead you to the Supreme Good, and all their efforts move them away from it; you have everything to hope for from the God of Mercies in what you do, they have everything to fear from God and men in what they do. What reasons, Emilie, to make you taste the sweetness of your retreat, and to inflame you more and more with the love of eternal goods.
There you have more, Emilie, than I thought I would tell you; you will no doubt find that I express myself poorly on the things of Salvation; but if you are not content with my expressions, you must be content with my compliance; it is no longer suspected of self-interest, as it might have been before, since it makes me approve what grieves me, and since, when I ought to complain of your change, it engages me to respect your virtue.